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Habacuc et les guetteurs

27 Septembre 2015 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible, #Habacuc

Habacuc et les guetteurs

Prédication du dimanche 27 septembre

Habacuc 1,1 – 2, 6

Le prophète c'est celui qui parle de la part de Dieu et donc celui à qui Dieu parle. C'est donc assez logique de le trouver sur une hauteur... Mais la hauteur dont parle Habacuc,, c'est un rempart. Le prophète n'est pas un astronome ou un poète, qui contemplerait le ciel en oubliant le monde d'ici-bas. C'est un guetteur qui scrute l'horizon, qui bien loin d'oublier le monde, essaye de l'embrasser d'un seul regard...En tant qu''Eglise, c'est bien ainsi que nous devrions viser les hauteurs, tendre vers le ciel : non pas pour échapper au monde mais au contraire pour regarder ce monde, pour le voir dans ses moindres détails. Pour l'Église, prendre de la hauteur ne devrait pas signifier s'isoler mais tout voir... L'Église devrait être un guetteur qui prend son tour de garde...

Mais il existe plusieurs types de guetteurs. Il y a d'abord Yvain et Gauvain dans Kaamelott., ensuite la vigie des pirates d'Astérix, enfin la sœur Anne dans Barbe Bleue.

Je vais commencer par les pires : Yvain et Gauvain.

J'imagine que tout le monde ne connaît pas Kaamelott, série parodique sur la table ronde et la quête du Graal. Dans la série, Yvain et Gauvain sont les adolescents, c'est à dire une caricature des adolescents dans tout ce qu'ils ont de plus agaçant pour les vieux que nous sommes. Yvain est le perpétuel blasé : toujours négatif, jamais partant pour rien. Sa phrase type : «j'suis trop gavé, là». Gauvain, au contraire, c'est plutôt l'enthousiaste, celui qui est plein de bonne volonté et qui cherche tellement à faire plaisir à tout le monde qu''il n'a plus aucune personnalité.

Alors quand Yvain et Gauvain montent la garde, déjà ils se lèvent à une heure de l'après-midi (rappelez-vous : ce sont des caricatures d'ado) et pire, ils ne prêtent aucune attention à ce qui les entoure, voire ils abandonnent carrément leur poste

L'Église a parfois un peu tendance à disparaître. Quelque fois en se la jouant façon Yvain et en s’isolant dans sa tour de guet : « Alors d'accord, si c'est pour annoncer la Bonne Nouvelle à des gens qui n'y croient même pas et qui vont nous prendre pour des fous, c'est même pas la peine. J'suis trop gavé, là...»

Parfois, au contraire, comme Gauvain, elle veut tellement faire plaisir à tout le monde qu''elle perd toute singularité, tout discours particulier. Bien sûr, on ne peut pas lui reprocher de s'être enfermé dans sa tour : en fait elle n'y est plus du tout. Elle a complètement disparu.

Autre type de guetteur, la vigie du bateau des pirates dans Astérix. Vous savez : les gau, les gaugau, les gaugau...! Sous des aspects comiques, cette vigie est en fait un personnage tragique…

Lui, il tient son poste, il surveille l’horizon et il reste en lien avec les marins. Son problème en revanche, c’est que soit, il n’arrive pas à se faire comprendre « les gau, les gaugau, les gaugau… », ou bien il arrive à se faire comprendre trop tard, soit son annonce provoque une telle panique que les pirates préfèrent saborder leur bateau…
L’Eglise pourrait parfois être ce guetteur incapable de communiquer ce qu’il voit : peut-être parce que son langage (ses mots, ses rites, ses musiques) est devenu trop hermétique, incompréhensible au monde qui l’entoure. Attention cependant, nous confondons vite entre ceux qui ne comprennent pas et ceux qui refusent, et du coup en cherchant à rendre le message « plus clair », nous cherchons surtout à le rendre plus « acceptable »… Ce n’est pas la même chose, chercher à rendre la Bonne Nouvelle plus claire, plus accessible devrait être une obligation pour l’Eglise, le rendre plus acceptable devrait lui être interdit.

Et puis, en entendant le jugement de Dieu, en portant un regard lucide sur l’humain, sur ses faiblesses, sur sa violence, sur ses compromissions, sur son idolâtrie, sur sa capacité à amasser des trésors là où la vermine ronge, l’Eglise pourrait être aussi parfois ce guetteur dont l’annonce est tellement désespérante que finalement, il n’y a plus qu’à lâcher la barre et foncer sur les récifs voire à saborder le navire…

Dernier modèle de guetteur, de guetteuse plutôt, c’est la sœur Anne du conte de Barbe Bleue. Je ne vous rappellerai pas toute l’histoire, mais quand l’épouse de Barbe Bleue demande à son meurtrier de mari de lui laisser 15 minutes de répits pour prier et pendant ses 15 minutes, elle demande à sa sœur Anne qui surveille l’horizon du haut de la tour « Sœur Anne ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ». Et la sœur Anne lui répond avec une lucidité implacable « Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie » pour devenir finalement porteuse d’une bonne nouvelle « Ce sont nos deux frères qui arrivent »

Sœur Anne, c’est peut-être le modèle de guetteur pour l’Eglise.

D’abord parce qu’on ne sait pas ce qu’elle fait là… A chaque fois que j’ai entendu l’histoire, je me suis demandé ce que la sœur Anne faisait sur la tour… Personnellement, si je décidais d’assassiner mon épouse, je m’arrangerai pour que sa famille soit absente. Et en fait, si on y réfléchit, la présence de l’Eglise dans le monde est tout aussi étonnante, tout aussi inattendue.

Et puis, comme la sœur Anne, l’Eglise est impuissante, le salut ne vient pas d’elle. Elle, elle scrute l’horizon et elle dit avec une vérité implacable ce qu’elle voit. Le vide qu’elle annonce, le soleil qui poudroie, l’herbe qui verdoie est aussi terrifiant que le peuple chaldéen que décrit Habacuc. Tout comme sœur Anne, tout comme Habacuc, l’Eglise devrait dire, sans panique, sans désespérance mais sans mensonge le mal qu’elle voit à l’œuvre Dire le mal, mais comme sœur Anne, garder les yeux obstinément rivé sur l’horizon dans l’espoir d’un sauveur qui doit venir, comme Habacuc affirmer « Il viendra, même s’il paraît tarder, attends-le car il viendra ». Etre lucide face au mal et proclamer une folle espérance, voilà le rôle de l’Eglise qui veille.

Alors, sœur Anne est-elle le modèle de guetteur ?

En fait non, il lui manque quelque chose. Comme Habacuc, elle voit le mal et dit le mal qu’elle voit. Comme Habacuc, elle annonce le bien à venir. Mais il lui manque deux choses.

Habacuc ne se contente pas de voir le mal, et de dire le mal qu’il voit, Il le dénonce également et invite les peuples à le dénoncer, à se moquer du hautain. L’Eglise devrait dénoncer bien sûr contre la barbarie de Daesh et la spirale de haine qu’elle déclenche, dénoncer le réchauffement climatique et notre soif de richesse et de confort, dénoncer la folie des puissants tellement rivés sur leurs intérêts à courts termes qu’ils en deviennent aveugles et la résignation des peuples. Dénoncer et inviter les peuples à dénoncer à lancer contre ces fléaux des formules d’une ironie mordante ? Ainsi la Bible nous invite à utiliser parfois l’ironie, la maoquerie comme arme. Et en effet, la moquerie n’est-elle pas une arme, une arme non létale mais une arme d’une incroyable confiance. On reproche aux humoristes, leur arrogance. Mais l’assurance de celui qui a le Seigneur pour abri devrait êlui permettre de rire du méchant, c’est-à-dire du puissant…
De plus, Habacuc ne se contente pas de veiller et de croire, il interpelle Dieu, SEIGNEUR, Tu n’écoutes pas. Je te crie à la violence, tu ne sauves pas. Pourquoi me fais-tu voir la malfaisance ? acceptes-tu le spectacle de l’oppression ?

Appeler Dieu au secours, refuser son silence et son inaction, oser l’interpeler, voici aussi le rôle du guetteur. Cette prière suffit-elle ? Ne vaudrait-il pas mieux agir ? Je crois qu’ici nous retombons dans la logique des hommes, dans le manque de foi et la volonté de nous sauver nous-même. La prière vraie change le cœur de l’homme et elle devient action. Et l’action même de l’Eglise, tout comme sa prédication, tout comme son annonce, tout comme ses chants et ses prières ne devrait pas être autre chose qu’une prière : un appel lancé à Dieu qui seul peut sauver.

Frères et sœurs, c’est aujourd’hui notre tour de garde. Ne soyons ni Yvain, ni Gauvain, ni la vigie du bateau pirate… Sans peur disons ce que nous voyons. Sans peur, affirmons ce que nous croyons. Sans peur, crions vers Dieu pour qu’il vienne

Amen

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