Miettes de théologie

Vacances

19 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Présentation

Miettes de théo prend un peu de vacances. Au grès de mes accès à internet, de mon envie d'écrire et de la permission que m'accordera mon épouse, il est possible que je pesse par là de temps à autre... En vous souhaitant un bon été...

Le protestantisme. La foi insoumise

19 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théolivres

Les réformateurs, Luther, Zwingli, Calvin, Bucer, Farel et d'autres encores, ont unanimement partagé la conviction qui résonne désormais au coeur du protestantisme : Dieu seul est Dieu ! Aucune institution ecclésiale, aucun pape, aucun clergé ne peut nous conduire à lui : C'est d'abord Dieu qui vient à notre rencontre. Aucune confession de foi, aucun engagement dans l'Eglise, aucune action humaine ne peut nous attirer la bienveillance de Dieu : seule sa grâce nous sauve. Aucun dogme, aucune prédication, aucune confession de foi ne peut nous faire connaître Dieu : seule sa Parole nous le révèle. Dieu n'est donc l'objet d'aucune transaction possible, sa grâce excède totue possibilité d'échange et toute mutualité. En protestantisme, Dieu est précisément Dieu en tant qu'il nous précède et reste insoumis à toute captation.

Raphaël Picon et Laurent Gagnebin

Présenter le protestantisme à travers son essence, sa pratique et son style, tel est l'objectif de Laurent Gagnebin et Raphaël Picon dans Le protestantisme. La foi insoumise. Mission accomplie : on voit très bien comment les principes du protestantisme s'articulent dans des pratiques et aboutissent à une façon d'être.
De plus, l'ouvrage présente d'autre qualité. Tout d'abord, l'indisensable partie historique est réduite à sa partie congrue. Ensuite, la pluralité du protestantisme est équitablement exprimée, nos deux théologiens libéraux tracent un portrait du protestantisme dans lequel le plus fondamentaliste des évangélique pourra se reconnaître. Enfin les différences et différends avec le catholicisme sont abordés sans langue de bois mais sans agressivité. L. Gagnebin et R. Picon soulignent simplement les incompréhensions qui ne peuvent manquer d'avoir lieu entre deux expressions si différentes du christianisme.
Si je dois vraiment formuler une critique, je dirais que les faiblesses et tentations du protestantisme aurait pu être un peu plus fouillées (elles sont tout de même évoquées).Mais si le protestantisme vous intéresse, si vous voulez mieux comprendre de quoi parlent les protestants lorsqu'ils parlent de grâce, d'amour, d'Eglise, de Bible, d'unité si vous voulez en savoir plus sur le sacerdoce universel, sur la simplicité et la liberté protestante, voilà une lecture d'été toute trouvée. C'est en poche, c'est pas très long et ça me paraît plutôt clair. Un glossaire, une chronologie, une présentation de quelques théologiens protestants et de quelques confession de foi  viennent agréablement clore le tout.

R. Picon et L. Gagnebin. Le protestantisme. La foi insoumise. Champs. Flammarion.

Jésus fils de... (3) Fils de Dieu

19 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du 15 juillet 07
Marc III, 10 à 12
Marc XV, 33 à 39

Nous voici donc au dernier volet de notre trilogie sur la filiation de Jésus dans l’évangile selon Marc. Jésus : Fils de Dieu. C’est peut-être l’affirmation chrétienne la plus célèbre et la plus difficile à comprendre. Après une précision de vocabulaire, nous verrons où dans l’évangile de Marc se révèle cette filiation divine.

« Si Jésus est fils de Dieu alors il n’est pas Dieu… » C’est logique. La psychanalyse nous enseigne depuis plus d’un siècle que le fils n’est pas le père et même qu’il doit tuer le père pour exister. Bref, aujourd’hui, nous insistons lourdement sur la distance qu’il y a entre le père et le fils. Et du coup, qualifier Jésus de « Fils de Dieu » revient à bien le distinguer de Dieu et finalement à susciter une certaine ambiguïté que ne manquent pas de relever juifs et musulmans : avec dans notre panthéon, un dieu et son fils, ne serions-nous pas quelque peu polythéiste ?
C’est pourquoi, je crois important de rappeler que dans l’antiquité, le terme de fils souligne non pas la distance mais l’immense proximité. A l’époque des évangiles, le fils est compris comme le prolongement, l’émanation du père. Il est d’ailleurs désigné comme « Fils de » et exerce le même métier que lui. Cette conception était d’ailleurs tellement ancrée qu’elle survit encore aujourd’hui : le père donne son nom au fils (et parfois même son prénom), la reprise de l’affaire paternelle n’a pas complètement disparue et ne dit-on pas « Tel père, tel fils »… Mais il ne s’agit pas ce matin de trancher pour savoir si le fils doit être l’émanation de son père ou un individu complètement différent. Ce qui importe c’est de bien comprendre c’est qu’alors qu’aujourd’hui « Fils de Dieu » évoque pour nous la différence et la distance, l’expression évoquait pour les lecteurs de l’époque de Marc la proximité et l’unité…
Jusqu’où va cette proximité ? Jésus est-il manifestation, image de Dieu ou est-il Dieu lui-même ? Je me garderai bien de répondre à cette question. En effet, toute réponse définitive ne serait qu’un dogme. Ce n’est pas par un raisonnement logique que nous pouvons comprendre que Jésus est « fils de Dieu », et du coup aucun raisonnement ne nous permettra d’établir à quel point il est Fils de Dieu. Alors peut-être la réponse se trouve-t-elle dans la Bible ? Eh non ! Bien au contraire, quelle que soit notre compréhension de la relation de Jésus au Père, nous trouverons toujours un verset biblique qui viendra nous contredire. Pourquoi ? Pour éviter, justement que nous enfermions Dieu dans nos parole, dans nos dogmes.
Mais, afin qu’on ne m’accuse pas de frilosité, j’ajoute que cela n’empêche pas la profession de foi. Bon nombre d’entre vous le savent, personnellement, quand je reconnais en Jésus le « Fils de Dieu », cela signifie pour moi qu’il est Dieu lui-même qui nous rejoint dans notre humanité, le Dieu insaisissable qui se fait tout proche, le Dieu Tout Autre qui prend mon visage. Fils de Dieu, cela signifie pour moi « Dieu, le fils » ou « Dieu fait homme. »

Mais quelle que soit notre compréhension de cette expression, elle n’a rien d’un dogme, elle se contente d’exprimer avec toute les limites de la parole humaine une expérience de foi : en Jésus Christ, Dieu nous rejoint, il se rend tout proche.

Mais, dans l’évangile de Marc, qui confesse Jésus comme Fils de Dieu durant son ministère ?
Tout d’abord l’évangéliste : Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu. Mais d’abord cette confession est douteuse : en effet, certains manuscrits anciens ne comprennent pas la mention « Fils de Dieu ». Or si l’on comprend aisément pourquoi un copiste l’aurait rajoutée, il est difficile de voir ce qui aurait pousser un copiste à l’enlever. Il y a donc de grandes chances pour que nous soyons là face à un ajout tardif. Mais dans la question qui nous préoccupe : « Qui durant le ministère de Jésus l’a reconnu comme Fils de Dieu ? », ceci n’est pas d’une grande importance, en effet cette introduction, si elle est authentiquement de Marc, est de toute façon, en dehors du ministère de Jésus.
Il y a également une question du grand prêtre : « Es-tu le Fils de Dieu ». Mais là nous sommes au contraire d’une confession. La question est complètement rhétorique, Caïphe ne croit pas une seconde que Jésus puisse être le fils de Dieu. D’ailleurs la réponse affirmative de Jésus va précipiter sa condamnation…Autrement dit, le seul moment où Jésus accepte de se reconnaître comme Fils de Dieu , c’est quand il sait qu’il ne sera pas cru ; que son affirmation ne sera pas prise au sérieux.
Alors qui, durant le ministère de Jésus a reconnu le Fils de Dieu ? La réponse de Marc est à la fois surprenante et finalement assez logique.
Tout d’abord, les seuls à reconnaître Jésus comme fils de Dieu sont les démons. C’est surprenant parce que nous aimerions des témoins un peu plus édifiants… Mais c’est logique, pour marc, les démons peuvent voir ce qui est invisible pour l’homme.
Et puis il y a cette confession de foi du centurion romain : « Vraiment cet homme était fils de Dieu ». Nous sommes là à l’aboutissement du ministère de Jésus. Enfin, quelqu’un le reconnaît vraiment dans sa divinité... Mais ironie suprême, cette reconnaissance vient alors que c’est trop tard. C’est dans la mort, dans l’abandon, dans la malédiction de la croix que Jésus est reconnu par un païen comme Fils de Dieu.
Et ce n’est pas à cause des miracles qui accompagnent la mort de Jésus. Ici, il convient de rappeler que les ténèbres sur la terre et le déchirement du voile du sanctuaire ne sont pas de l’ordre de la théophanie. L’évangile de Marc a, pense-t-on été écrit autour de 70, donc 40 ans après la mort de Jésus. Vous imaginez bien que si effectivement les ténèbres avaient recouvert la terre ce jour là, des annales non chrétiennes en auraient gardé la trace et marc le savait bien. Les ténèbres qui recouvrent la terre sont donc une affirmation théologique et non pas une description journalistique des événements. Le centurion romain n’a vu ni le voile du sanctuaire se déchirer, ni les ténèbres recouvrir la terre. Il a vu un supplicié mourir en criant son abandon et son désespoir. Le texte ne dit pas autre chose : « Voyant qu’il était mort ainsi » et non pas « Voyant toutes ces choses ».
Ainsi, c’est le moment où il est impossible que Jésus soit Dieu qu’il est reconnu comme tel. Marc nous rappelle ainsi que la foi ne vient pas d’un raisonnement humain, elle ne naît pas de ce que nous voyons, des miracles auxquels nous assistons. Elle jaillit en nous, mystérieusement et nous pousse, comme le centurion romain à confesser l’inadmissible. Sur cette croix, sur ce bois de malédiction, cet homme qui meurt abandonné de tous, comme un criminel, c’est Dieu qui se fait tout proche.
C’est incompréhensible, inexplicable. Et pourtant, à nous qui croyons cela apparaît finalement comme logique. Oui, c’est logique que ce soit sur la croix que Jésus se manifeste comme Fils de Dieu, comme Dieu qui se rend tout proche. En effet, si Dieu s’approche de moi, cela ne peut être que dans le dépouillement, la faiblesse et la mort. La puissance manifestée dans les miracles,  la sagesse de l’enseignement de Jésus contribuent à l’éloigner de moi qui n’ai ni cette puissance ni cette sagesse. Seule la crucifixion peut me dire le Dieu qui s’est fait tout proche. En voyant la croix, je peux voir, moi qui suis faible que Dieu me rejoint dans ma faiblesse. En assistant à l’agonie de Jésus, je peux comprendre, moi qui souffre, qu’il me rejoint dans ma souffrance. En entendant son cri, je peux entendre, moi qui doute, qu’il me rejoint dans mon sentiment d’abandon. Et en le voyant mourir, je peux voir, moi mortel que même ma mort ne me sépare pas de lui…

Oui, frères et sœurs, ce n’est qu’en tournant nos regards vers la croix que nous pouvons comprendre que Jésus est Dieu qui s’est fait homme, que par amour pour nous, il a tout donné et que par sa mort même, il triomphe de totu ce qui nous retenait loin de lui.

Amen

 

Persepolis

18 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théo en culture

persepolis2.jpgMarjane est née en 1969, en Iran, sa vie sera marquée par la chute du Shah, la révolution islamique, la guerre contre l'Irak. Dans la bande dessinée Persepolis, elle raconte ses souvenirs, souvenirs d'une fillette et d'une adolescente dont ni le foulard, ni le danger n'auront étouffé l'impertinence. Aujourd'hui, la bd est transposée au cinéma et le passage au grand écran est une réussite. Bien sûr on perdra quelques souvenirs en cours de route, les explications sur l'histoire de l'Iran et la dénonciation du cynisme des pays occidentaux seront réduites à leur stricte minimum. Mais le dessin de Marjane Satrapi passe merveilleusement bien en animation, le rythme est bon (même si, tout comme dans la bd, la periode viennoise est un peu longue à mon goût) et le film suscite constament le rire puis les larmes.
Attention, malgré un graphisme naïf, le film s'adrese plutôt aux adultes et aux adolescents qu'aux enfants. Mais les parès midi pluvieux ne manquent pas ces temps-ci, alors n'hésitez surtout pas à aller découvrir cette vie qui se construit au fil de l'histoire. Et si le film vous a plu, jetez vous sur la bande dessinée (qui en est en quelque sorte, al version longue).
Certain y verront une critique violente de la religion ou de l'intégrisme. Pour ma part, j'ai l'impression que c'est surtout la bêtise, le cynisme et l'ignorance qui sont ciblés.
Et puis j'aime assez l'image de Dieu dans ce film. C'est très secondaire,mais c'ets bien présent. D'abord c'est le Dieu cocon sur les genoux duquel se blotit la petite Marjane qui rêve d'être le dernier prophète, un cocon qu'elle chasse de sa vie, révoltée, trahie, lors de la mort de son oncle Anouch. Puis c'est le Dieu absent. Et pour finir le Dieu qui envoie...
Enfin bref, allez observer la vie quotidienne sous une théocratie fanatique, allez découvrir qu'ACDC, le maquillage et la fête sont autant d'actes de résistance, allez voir Persepolis
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Dominus Jesus, bis repetitas non placent

14 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Humeurs

"La déclaration du Vatican  sur l'Eglise provoque un tollé chez les protestants" titre le Monde. Un tollé ? Vraiment ?
Dans un sens il n'y a rien de neuf, et on peut le regretter ! Ce texte répète les convictions ecclésiologiques de l'Eglise Catholique (...) Claude Batty, président de la Fédération protestante de France
En effet, je crois que Setri Nyomi, secrétaire général de l'Alliance réformée mondiale, se trompe, ce texte ne nous ramène pas à l'avant-vatican II, il nous rappelle une conviction qui n'a jamais cessé d'animer l'Eglise catholique et Dominus Jesus nous avait déjà rafraîchi la mémoire : aux yeux de l'Eglise catholique, nous autres, protestants, ne pouvons prétendre au titre d'Eglises et nous ne bénéficions pas de la plénitude de la grâce et de la vérité confiée à la seule Eglise catholique.
Je crois que Wolfgang Huber se trompe également, ce texte ne contredit en rien la première homélie de Benoît XVI après son élection, disant qu'il était "disposé à faire tout ce qui est en son pouvoir pour promouvoir la cause fondamentale de l'unité des chrétiens". Il vient nous rappeler que pour Benoît XVI, l'unité des chrétiens ne peut être que le retour des protestants et orthodoxes dans le girons de l'Eglise romaine...

Parmi les catholiques, ce texte confortera bien sûr les plus traditionalistes, ceux qui voient dans la messe en langue vernaculaire, une "messe protestante" (ce qui montre bien leur ignorance complète du protestantisme). Il attristera les partisans du dialogues oecuméniques et obligera évêques et prêtres à bien des contorsions dans leur dialogue avec nous. J'entend déjà ceux-là nous redire encore que l'Eglise ce n'est pas le pape ni les évêques mais la base... Et je sais que déjà je ferais figure d'horrible polémiqueur en leur rappelant que, justement, aux yeux de l'Eglise catholique, ce n'est pas vrai.
Parmi les protestants, ce texte ne choquera que ceux qui voulaient encore y croire. Les plus anticatholiques, au contraire, se réjouiront de voir Benoît XVI leur donner raison.
Pour ma part, je ne renoncerai pas au dialogue oecuménique ni avec les groupes oecuméniques "officiels" qui se maintiendront, ni avec les catholiques qui assistent à nos cafés bibliques ou à nos partages. Mais ça ne sera pas en feignant d'oublier que je suis face à une Eglise qui se prétend détentrice d'une Vérité à laquelle elle me dénie un accès complet, ça ne sera pas en feignant d'ignorer que le but de l'Eglise catholique est que j'abjure mon hérésie protestante...
Et pourtant, malgrè l'agacement que l'on éprouve face à un interlocuteur aussi convaincu de sa supériorité, je veux maintenir le dialogue.
En affirmant que l'Eglise que je confesse une, sainte et catholique, ce n'est pas celle de Benoït XVI et du cardinal Levada, ce n'est pas non plus l'Eglise réformée ou n'importe qu'elle autre institution humaine mais que partout où nous voyons la Parole de Dieu être purement prêchée et écoutée, les sacrements être administrés selon l'institution du Christ, là, il ne faut nullement douter qu'il n'y ait Eglise.

En affirmant également à tous ceux qui ne se reconnaissent plus dans cette Eglise romaine qu'il existe, à côté des dogmes de Vatican, d'autres manières de recevoir et de vivre l'Evangile.

Jésus, fils de ... (2) Fils de l'homme

13 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du 8 juillet 2007
I Samuel XXI, 2 à 7
Marc II, 23 à III, 6

Le texte sur lequel je propose que nous nous penchions ce matin met le fils de l’homme face au sabbat et il m’a semblé que c’était une clé intéressante pour interpréter ce titre de Fils de l’homme que Jésus se donne à travers les évangiles

A la base de cet épisode, une simple affaire de glanage : les disciples de Jésus arrachent des épis dans un champs. Un épisode sans grande importance et on lui préfère souvent les épisodes de guérison le jour du Sabbat : au moins, les enjeux nous semblent plus importants qu’une petite fringale apostolique. Mais en fait, cet épisode précis révèle l’attitude de Jésus face au sabbat dans ce qu’elle a de plus révolutionnaire.
En effet, enfreindre le sabbat pour guérir n’a rien de surprenant pour un juif et bien avant Jésus, on entend des rabbins affirmer que le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. Guérir un jour de sabbat n’a de quoi indigner que les milieux les plus radicaux et ultra-orthodoxes, ceux que l’on qualifierait aujourd’hui d’intégristes. Bien sûr ils existaient à l’époque de Jésus mais cet épisode montre bien que Jésus ne  se contente pas de s’opposer aux intégristes et de proposer un judaïsme modéré et moderne.
En effet, si beaucoup de rabbins admettent volontiers qu’il est permis de faire le bien le jour du Sabbat, ils s’empressent de définir juridiquement ce bien pour lequel il est permis d’enfreindre le sabbat. Or Jésus ne pose ici aucune règle, il ne dresse aucune liste des exceptions permises au sabbat. Et il ne se contente pas d’affirmer son droit à la guérison, droit que la grande majorité serait prête à lui reconnaître. Il affirme que ses disciples on le droit de glaner en plein sabbat. C’est ouvrir la porte à tout les possibles et l’évocation de David est assez provocatrice. En effet, à la lecture de I Samuel 21, 2 à 7, il est évident que la situation n’est pas la même : David ruse pour recevoir les pains d’Ahimelek, il se prétend en mission royale alors qu’il est en fuite, et cette ruse même a lieu dans une situation de vie ou de mort. Rien de tel pour les disciples de Jésus. Du coup, pour leur défense, Jésus évoque ce qui fut une malhonnêteté de la part de David mais sans que ses disciples à lui bénéficient des mêmes circonstances atténuantes que David (la situation d’urgence). On voit donc ce que cette polémique autour du sabbat a de provocateur et de scandaleux. Ce n’est pas quelques exceptions que Jésus propose ici au sabbat mais bien une liberté complète. Mais cette liberté n’exclut absolument pas que l’on respecte le sabbat.
Après tout, celui est déclaré « pour l’homme », c’est à dire « bon, avantageux pour l’homme ». Le sabbat est donc à pratiquer non pas par soumission, pointillisme religieux, il est à mettre en œuvre quand il est avantageux pour nous.
Et c’est là qu’intervient le fils de l’homme

Fils de l’homme (ou plus exactement « fils d’homme »), ce titre reste un mystère pour les exégètes et je ne prétends pas le résoudre ce matin. Je me contenterai de dire ma compréhension de ce titre par lequel Jésus présentait sa mission.
Tout d’abord les faits, les auteurs du Nouveau Testament ne placent se titre que dans la bouche de Jésus (et une fois dans celle d’Etienne lors de sa lapidation), il ne semble donc pas que d’autres aient appelé Jésus ainsi durant son ministère. Ce titre n’évoque rien dans la langue grecque. Il s’agit donc certainement d’une traduction d’un terme araméen, terme qui vient sans aucun doute de l’hébreux. En effet on trouve bien le « fils de l’homme dans l’Ancien Testament. Le problème c’est qu’il fait référence à deux idées assez différentes. Dans le livre d’Ezéchiel ou dans le psaume 8 par exemple, il désigne, assez logiquement l’être humain ordinaire : un fils d’homme, c’est un homme… Mais dans le livre de Daniel, le fils d’homme devient un personnage apocalyptique à part entière et l’expression revêt une dimension bien plus eschatologique.
Alors quand Jésus s’appelle fils de l’homme, affirme-t-il son humanité ? Ou, au contraire, évoque-t-il sa transcendance ?
Eh bien, normand d’adoption, j’ai tendance à répondre : « Les deux, mon commandant ». Jésus est le Fils de l’homme c’est à dire qu’il est ce que nous sommes et nous montre ce que nous serons. En effet, en tant qu’être humain, nous ne sommes pas achevés, nous ne sommes pas encore à l’image de Dieu et Jésus nous révèle ce qu’est l’homme à l’image de Dieu.
Le rapport au sabbat va nous en donner une illustration.
 le fils de l’homme est seigneur du sabbat. Ce n’est pas au nom de sa divinité que Jésus est seigneur du Sabbat. Il ne se présente pas comme un nouveau Dieu venu remettre en question les vieilles règles de l’ancien Dieu. Si Jésus est maître du sabbat, c’est en tant qu’humain ordinaire. C’est parce que le sabbat est fait pour l’homme. Le fils de l’homme est seigneur du sabbat parce que le sabbat n’est pas une règle absolue mais un moyen de mieux vivre. Une conduite qui ne devrait être suivie que lorsqu’elle est bonne pour nous.
- Ah mais alors, si je ne décide de ne plus suivre les règles que lorsqu’elles m’arrangent, ça va être le chaos.
- Effectivement, mais il n’est pas question de ne les suivre que quand elles nous arrangent mais que quand elles sont bonnes pour nous.
- Oui mais alors comment est-ce que je sais quand une règle est bonne ou non pour moi ?
Et voilà qu’entre en scène l’aspect eschatologique du Fils de l’homme. Le Fils de l’homme seigneur du Sabbat ce n’est pas nous dans notre inachèvement. En effet, parce que nous sommes inachevés, nous sommes incapables de savoir quand une pratique est avantageuse pour nous. Et même quand nous le savons, bien souvent, la bonne pratique, le bon chemin s’avère difficile voire impossible. Nous ne pouvons que renouveler le constat de Paul : « Je ne fais pas le bien que je veux mais je pratique le mal que je ne veux pas ». Voilà ce qu’est notre situation actuelle. Et dans cette position, notre revendication de liberté par rapport à la loi n’est que la manifestation d’un autre esclavage. Je ne veux pas faire ce qui est bon pour moi, mais ce qui m’arrange là, maintenant, tout de suite. En cela, je suis inachevé, pas encore tout à fait libéré de cette gangue de boue dont je suis issus.
Mais Jésus, en tant que fils de l’homme vient me révéler ce que je suis appelé à être, un homme parfaitement libre : libre vis à vis de la loi, libre vis à vis de mes pulsions de mort.

Frères et sœurs, cet achèvement, cette véritable liberté, nous ne pouvons pas l’atteindre par nos propre forces. Cela reviendrait à prétendre que nous sommes nos propres créateurs. Et pourtant, parce que nous reconnaissons en Jésus Christ, le fils de l’homme, l’homme véritable, cette liberté parfaite nous pouvons la vivre dès aujourd’hui en laissant le Christ vivre en nous. En effet, en se faisant ce que je suis, Jésus m’annonce et me permet de vivre dès aujourd’hui ce que je serai. Parce que Jésus le Fils de l’homme est également Dieu, le fils.

Amen

 

Figures bibliques (8) : Madian

8 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

madian.jpg"Les madianites ont mauvaise presse dans la Bible" s’inquiète un de mes collègues au sujet du prénom de notre aîné… Et c’est vrai que depuis l’histoire du prophète Balaam, sous l’impulsion de Moab, Madian est devenu l’ennemi, le rival d’Israël. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, pour Moïse en fuite, Madian fut la terre de refuge et surtout le lieu de la révélation. Et si l’on remonte plus loin encore, Madian est aussi un de ces noms sans visage de la Bible, fils d’Abraham et de sa seconde femme Qetoura. 
Faut-il y lire l'histoire de deux peuples au relatins faites, tour à tour d'alliance et d'inimitié ? Sans doute. La Bible nous raconte quant à elle l'histoire d'une parenté, d'une alliance devenue hostilité par peur et par jalousie, peur de l’étranger trop nombreux, jalousie pour son territoire : ce qui pousse les madianites à se dresser contre les hébreux, c’est la méfiance et la volonté de préserver ce qui est à eux. 
Moab fut très effrayé devant le peuple tant il était nombreux ; Moab prit les Israélites en horreur Moab dit aux anciens de Madian : Maintenant cette assemblée va brouter tout ce qui nous entour, comme le boeuf broute la verdure de la campagne.
Nombres XXII, 3 à 4

Bref, un conflit de famille qui ressemble à tous les conflits de familles… Ainis, comme souvent la Bible relit l'Histoire en un récit qui nous parle de nous, aujourd'hui.

Madian, le notre, à 12 ans aujourd’hui. Il connaîtra sans doute la peur et rencontrera certainement de l’hostilité. Je prie pour que les conflits familiaux l’épargnent. Mais si vraiment je dois justifier bibliquement son prénom (il se désole parfois de ce que son prénom soit si souvent portés par « les méchants »  dans la Bible), j’évoquerai Jéthro, grand prêtre de Madian et figure de l’accueil. En effet, parmi ses dons, la capacité de mon fils à recevoir l’autre comme un ami m’émerveillera toujours. Que ni défiance, ni peur ne vienne jamais le priver de cette richesse.

L'homme qui venait de Nazareth

5 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théolivres

nazareth.jpgJésus a les gestes des guérisseurs de son temps ; pourquoi en irait-il autrement ? Mais ce que disent ses miracles, c’est la souffrance d’autrui accueillie, le courage rendu, la prière exaucée. Brèche ouverte dans le mur du fatalisme. Le miracle de Jésus inscrit un avenir aux creux des vies défaites par la mort de l’espérance. Tout miracle est l’histoire d’un impossible que Dieu troue. Tout miracle est l’histoire d’une impuissance et de son dépassement. La performance des miracles de Jésus n’est donc pas de surpasser les lois naturelles – la nature est aussi faite de ce que nous ne voyons pas. Leur performance est de porter à son sommet l’amour et le don de soi…
D. Marguerat. L'homme qui venait de Nazareth

Je dois l’avoir déjà écrit ici ou là, j’aime bien les petits livres. Du coup, j’aime bien les éditions du Moulin qui éditent régulièrement des bouquin de théologie ne dépassant pas une centaine de page. Bien sûr la collection est parfois inégale mais généralement les ouvrages signés Daniel Marguerat me plaisent beaucoup…
Je viens de lire L’homme qui venait de Nazareth. "Ce qu’on peut aujourd'hui savoir de Jésus" annonce le sous-titre. Vaste programme… et au bout du compte quelque peu mensonger. En effet si le début peut laisser croire à un travail du type de celui de Meier (dont il faudra bien que je me décide à reprendre le troisième tome), très vite la recherche historique est expédiée et on revient à la spécialité de Marguerat : l’exégèse…
En effet, L’homme qui venait de Nazareth est moins une tentative de biographie de Jésus qu’un commentaire sur ce que les évangiles nous dise de lui. Ce qui d’ailleurs est très heureux puisque les évangiles ne sont pas des biographies de Jésus mais des témoignages de la foi de leurs auteurs, qu’en tant que chrétien le Jésus historique m’intéresse tout compte fait moins que celui des évangiles et que le boulot de Marguerat, c’est prof de Nouveau testament, pas d’histoire…
Et en une centaine de pages, en commentant les évangiles, loin du patois de Canaan, Marguerat nous raconte la prédication de Jésus : proximité du Royaume et changement de vie, il nous raconte ses relations avec ses contemporains, son comportement face à la loi, ses disciples, sa mort (peut-être la partie la plus faible du livre : les récits de crucifixion y étant un peu trop pris de manière journalistique) et sa résurrection (pour moi la partie la plus éclairante). Les idées foisonnent, rarement complètement nouvelles, quelquefois contestables, parfois trop rapidement exposées (mais bon, si je veux plus de précision je n’ai qu’à être moins paresseux). Je vous donne quelques exemples en vrac : le miracle qui parle et la parabole qui agit, la distinction entre les paraboles « d’évidence » et « d’extravagance », la focalisation tardive sur les Douzes qui aboutit à gommer les femmes de l’entourage de Jésus, et surtout la distinction entre le Ressuscité et le Jésus de l’histoire, cette distinction qui explique pourquoi la recherche sur le Jésus de l’histoire est finalement assez secondaire pour le chrétien… Je peux bien sûr m’intéresser à celui que fut l’homme de Nazareth, la recherche historique peut m’aider à mieux comprendre  les évangiles, mais celui en qui je crois, c’est Jésus, relevé d’entre les morts et vivant pour le monde et pour moi….

L’homme qui venait de Nazareth est me semble-t-il un peu plus faible que Paul de Tarse ou que Résurrection mais pour quiconque s’intéresse au sujet, il mérite largement un léger détour d’une centaine de pages…

D. Marguerat : L'homme qui venait de Nazareth. Editions du moulin.

Le salut par grâce seule et la finalité des oeuvres.

1 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Disputatio

La discussion avec Ti'Hamo au sujet de la foi et de la finalité des oeuvres est difficile. En partie, parce que nous nous soupçonnons mutuellement d'y mettre de la mauvaise volonté, en partie parce qu'elle se déroule sur les commentaires de deux articles à la foi. Pour le soupçon réciproque, je ne sais pas s'il y a grand chose à faire... Si on ne s'en sort pas, il faudra clore le débat. Mais peut-être les choses seront-elles plus facile si nous nous concentrons sur un seul article. Je (re)donne donc ici mes réponses aux question qu'il me pose. En gras, ce que je crois être les questions de Ti'Hamo, en italique, des citations de certaines de mes réponses à ses commentaires.

Est ce que tous nos actes reviennent au même ?

Il y a une différence énorme entre affirmer "rien ne nous séparera de Dieu" et "rien n'éloigne de Dieu". Bien sûr que plein de choses m'éloignent de Dieu, simplement j'affirme que toujours Dieu m'indiquera la voie pour revenir à lui (la Loi) et qui si je ne revenais pas (par incapacité ou par mauvaise volonté), c'est Lui qui viendrait à moi (la grâce)... Donc bien sûr qu'il y a du mal mais il sera vaincu.
Ca, il me semble que ça dit clairement que des actes nous éloignent de Dieu, donc la réponse est "Non, tous nos actes ne reviennent pas au même, s'ils ne nous séparent jamais de l'amour de Dieu, ils ont des conséquences énorme sur notre vie."

Pourquoi Jésus est-il venu ?


Dieu qui se fait homme, c'est pour moi la plus belle expression de l'amour et de la grâce. Puisque je suis incapable de venir à lui en gravissant par mes propres forces l'escalier qui s'appelle loi, Dieu me rejoint complètement dans ce que j'ai de plus petit, de plus faible de plus éloigné de Lui. Il va même me rejoindre dans le doute ("mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné"), la malédiction (la croix) et la mort. Et voilà, la distance qui me séparait de lui (le mal, donc) est complètement anéanti.
Bref, s'il est venu c'est justement pour que les actions qui m'éloignent de Dieu, n'aboutissent pas à une séparation complète et pour me guérir de ce qui me conduit dans ces actions.
 

"Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu"
Luc XIX, 10

Et là, à mon tour d'exiger une réponse : selon vous, il a réussi (ou va réussir) complètement ou non ?. Pour moi, sa victoire sera complète (oui, c'est un futur)
J'avoue trouver un peu surprenant que, quand je dis en large en long et en travers "Jésus Christ nous sauve", vous me demandiez "Pourquoi est-il venu, puisque de toute façon nous sommes sauvés ?". Alors je vais le redire, dès fois que ce soit pas clair "C'est parce qu'il est venu que nous sommes sauvés et c'est précisément pour nous sauver qu'il est venu !"
Et je repose une question que j'avais posé suite à un de vos commentaires, je vous cite :

Mais il n'y avait pas besoin que [Jésus vienne meure et ressuscite] puisque depuis le début les hommes vivaient soit en appliquant bêtement des principes étroits et légalistes, soit en s'occupant tranquillement de leurs petites affaires, soit en orgies et courtisanes en offrant des sacrifices humains à Baal....avant de s'en retourner tout gentiment au Père.
J'ai bien compris que ce n'était pas votre point de vue mais l'interprétation (assez surprenante) que vous faisiez de mes propos
  Mais je pose quand même ma question :
S'il avait juste fallu un nouveau maître de la loi (et à supposer que l'époque ait vraiment été aussi licencieuse que vous le dite), un prophète dans le genre d'Elie ou de Moïse aurait suffit, non ? Mais Jésus c'est quand même plus qu'un prophète non ? (ou alors la théologie catholique a changé plus que je ne croyais...)

A quoi bon agir selon la volonté de Dieu (il me semble qu'en substance c'était aussi une de vos questions) ?
Pour vous, si je vous comprend bien, l'obéissance à Dieu est en vue de quelque chose, il y a une finalité (je n parle pas d'intérêt hein, on est bien d'accord). Mais pour moi, l'obéissanceà Dieu, c'est avant tout un résultat, une conséquence. C'est ce que j'essaye désespérement de dire quand je dis que l'amour gratuit de Dieu pour nous transforme notre coeur... Alors à quoi bon agir ? je ne sais pas très bien, je sais que la grâce que j'ai reçue me pousse à cette obéissance (pas toujours efficacement, hélas) et que je me sens mieux quand je m'obéis. Oui, je crois que nous avons une conscience aussi... 

Enfin, en continuant à croire que vous souhaitez vraiment comprendre mon point de vue, une dernière précision. Quand je dis que vous vous trompez de Dieu (en fait c'est un conditionel : la formulation était "si vous... alors vous...") cela n'a effectivement pas de conséquence sur votre salut à l'heure dernière : vous serez, autant que moi, sauvé non par vos oeuvres mais par la grâce. En revanche : ça change plein de choses à votre vie. Non parce que si vous ne vous étiez pas trompé vous auriez pu faire tout ce que vous vouliez mais parce que vous avez fait par obligation ce que vous pouviez faire par amour.... Ca marche aussi pour le tueur. Je crois qu'à l'heure dernière, le tueur sera sauvé par la grâce de Dieu. Mais je crois aussi qu'en attendant, sa vie est un enfer, rongée par la culpabilité, par la haine, par la désespérance...
Croire dès aujourd'hui et vivre dès aujourd'hui sa foi, ça nous permet de vivre dès maintenant le Royaume à venir...
Et vivre dès maintenant le Royaume, à mon avis, c'est drôlement plus important que d'aller se perdre en suppositions sur ce que sera la fin des temps ou l'au-delà (en tout cas, la Bible accorde beaucoup plus d'importance à notre vie actuelle qu'à l'au-delà...)

Jésus, fils de... (1) Fils de Marie ?

1 Juillet 2007 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

 

Pourle mois de juillet, une petite trilogie sur la filiation de Jésus dans l'évangile selon Marc

Prédication du 1er juillet 2007
Marc VI, 1 à 6

N'est-il pas le fils de Marie ?
C'est avec un texte difficile que nous entamons ce cycle sur la filiation de Jésus dans l'évangile selon Marc.
Non pas difficile à cause des frères et des sœurs de Jésus qui sont mentionnés ici. Que Marie ait eu d'autres enfants avec Joseph ne vient en rien contredire les récits évangéliques. La seule chose qui puisse pousser à faire de ces frères et sœurs de Jésus, des cousins, c’est de vouloir absolument que Marie soit perpétuellement vierge. Libre aux catholiques de le croire, mais pour nous protestants, force est de constater que c’est une affirmation dont on ne trouve nulle trace dans la Bible.
La difficulté, ici, c'est que nous sommes face à un échec de Jésus qui nous est difficilement compréhensible.

Revoyons donc un peu ce texte : Jésus revient à Nazareth, dans sa patrie précise Marc. Là, il retrouve vraisemblablement sa famille, ses amis, ceux avec qui il a joué, enfant, ceux auprès de qui il a travaillé. Bref, c'est un véritable retour au pays. Il est chez lui et c'est dans sa synagogue, face aux siens qu'il enseigne. Et tous reconnaissent la sagesse de son enseignement. On est bien loin de l'époque où sa famille, persuadée qu'il avait perdu la tête voulait l'enfermer. Pour le lecteur d'aujourd'hui, tous les ingrédients sont réunis pour un succès éclatant : l'enfant du pays, une prédication qui fait mouche, des prodiges accomplis aux yeux de tous, tout y est !
Et c'est un échec presque complet ! Pourquoi ? Que s'est il passé ?
Ici, je crois urgent de dire à quel point notre société est différente de celle des contemporains de Jésus.
Aujourd'hui, nous accordons plus de valeur à la proximité qu'à la compétence. Nous donnons plus d'autorité à celui qui est « comme nous » qu'à celui qui serait « au dessus de nous ». Notre société se méfie des élites, elle se donne comme stars des gens ordinaires enfermés dans un loft. Politiciens et publicitaires l'on bien compris "le bon sens près de chez vous". La proximité a pour nous plus d'importance que la compétence. Est-ce bien ? Est-ce mal ? Je ne suis pas certain que la question soit pertinente.
Mais ce qui est sûr, c'est que sur ce point nous différons complètement des contemporains de Jésus. Pour eux, une parole d'autorité venait forcément de haut, d'un intellectuel de renom, d'un docteur reconnu. C’est, en quelque sorte une société de castes, qui n’aime pas beaucoup le mélange des genre. Que le petit charpentier local soit, sans aucune raison, investi d'une si grande sagesse et d'une si grande puissance, c'est insupportable, c'est un bouleversement bien trop important. C’est pour les gens de Nazareth une cause de scandale : ils sont incapables de l’admettre, incapables de reconnaître le bien fondé de son enseignement, quelle qu’en soit la sagesse.
Alors, est-ce que notre différence signifie que nous aurions mieux reçu Jésus s’il était né à Évreux, à notre époque ? Est ce que l’attitude des gens de Nazareth est réellement incompréhensible pour nous ?
En fait, je ne le crois pas. Bien sûr nous donnons beaucoup d’importance à la proximité mais tout comme les gens de Nazareth, nous avons vite fait d’enfermer les gens dans l’image que nous avons d’eux.
« N’est-il pas le fils de Marie ? »c’est à dire : on sait ce qu’on peut attendre de lui,
on sait déjà ce qu’il va dire et s’il sort de cette image que nous avons de lui, s’il se révèle différent, au bout du compte, nous sommes incapables de nous en apercevoir. 
Et cette attitude, nous la rencontrons très souvent. Chez les autres, bien sûr : il nous est, à tous, arrivé de nous sentir enfermé dans l’image que d’autres avaient de nous. Et je suis bien persuadé que si nous y réfléchissons un peu , il nous est, à tous, arrivé d’enfermer l’autre dans une image.

Eh c’est bien ce qui arrive à Jésus. De retour à Nazareth, il est, littéralement, prisonnier de l’image que ses compatriotes ont de lui. Et cela le tient en échec : « il ne parvenait pas à faire à cet endroit le moindre miracle ». Et ce fiasco est, pour le moins, troublant. Cela signifie-t-il que Jésus est comme un bateleur ? Un charlatan qui ne peut accomplir des prodiges que si ses spectateurs croient déjà en lui ? Va-t-il brandir l’excuse de tous les médiums, de tous les spirites : « il y a parmi vous un esprit fort »….
Bien sûr que non ! Ce serait en contradiction complète avec l’évangile de Marc qui est tout à fait capable de souligner le manque de foi des disciples même de Jésus (Mc IV, 40) et qui précise bien que des guérisons eurent lieu à Nazareth. La question n’est donc pas dans la crédulité du public. Mais avec cet épisode, Marc montre bien que reconnaître la sagesse de Jésus ne suffit pas. Si Jésus n’est qu’un maître de sagesse, un enseignant, un maître de la loi alors nous ne pouvons pas recevoir réellement son enseignement. En effet, il est trop radical, trop exigeant, bien trop au-dessus de nos forces… S’il n’est qu’un sage humain, alors il est comme le roi du Petit prince qui serait déraisonnable de nous donner des ordres auxquels nous ne pouvons pas obéir… Reconnaître la sagesse de Jésus ne suffit pas. C’est le premier enseignement que nous pouvons tirer de cet échec.
Mais j’irai plus loin, ce texte nous dit aussi que nous tenons Dieu en échec lorsque nous l’enfermons dans nos images. « N’est-il pas le fils de Marie ? Comment pourrait-il nous apporter quelque chose de neuf ? ». « N’est-il pas le Dieu qui juge et qui condamne, comment pourrait-il me sauver ? ». « N’est il pas le Dieu de la loi et des commandements, comment pourrait-il me libérer ? » mais aussi « N’est-il pas le Dieu d’amour, comment pourrait-il me corriger ? » « N’est-il pas le Dieu de la liberté, comment pourrait-il faire de moi un serviteur ? ». Toutes nos images de Dieu sont autant de frein à son action pour nous. En effet, nous avons toujours tendance à opposer le Dieu aimant au Dieu qui corrige, le Dieu exigeant au Dieu libérateur et vice-versa.
Mais Dieu veut me transformer, me guérir de moi-même, faire mourir en moi ce qui me fait mourir et chaque fois que je l’enfermons dans mes images, dans mes étiquettes, je m’oppose à son projet pour moi.
Et si nous cessions de toujours vouloir ranger Dieu dans les cases de notre esprit ? Et si nous acceptions de nous laisser surprendre, interpeller, bouleverser par lui ?

« N’est-il pas le fils de Marie ? » Oui, assurément il l’est. Il s’est fait l’un des nôtres. Il est venu à nous. Il est comme nous. Mais sa parole reste radicalement nouvelle et surprenante. Elle est notre vie et notre libération.

Amen.

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