Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Naissances bibliques (1) : Caïn, le premier né.

1 Décembre 2008 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du 30 novembre 2008

Premier dimanche de l'Avent

Luc I 26-35

Genèse IV, 1 à 16


Pendant cette période de l’Avent, nous nous pencherons sur trois naissances bibliques (un des dimanches sera occupé par les catéchumènes). Ce matin, voyons un peu la première naissance de la Bible, celle d’un certain Caïn, bien plus connu comme premier meurtrier que comme premier né, et pourtant…

Très souvent sur les tableaux représentant Caïn et Abel,  c’est comme un homme primitif, qu’est représenté Caïn : il est plus sombre, plus velu que son frère, il est presque une bête féroce. Abel, dans ces cas là est représenté comme un homme moderne, plus fragile, plus glabre, souvent plus clair. C’est bien commode… Ainsi c’est à la victime Abel que nous pouvons nous identifier et en revanche le meurtrier Caïn ne nous ressemble pas trop…
Et pourtant, Beaucoup plus qu’Adam, Caïn est le premier homme. Il est le premier homme né d’une femme. Il est le premier à être un « ich » en dehors de sa relation avec sa femme « icha ». « Ich », c’est un des mots hébreux qui veut dire homme, celui qui est le plus utilisé dans les textes bibliques. Or ce nom de « ich », Adam ne le porte qu’une fois en tant que compagnon d’Eve, qu’ « ich » de « icha »… Mais Caïn, lui, est appelé « ich » dès sa naissance : J’ai acquis un homme auprès de YHVH. Mais ce statut de premier homme ne fait pas du tout de Caïn un homme primitif, un barbare. Bien au contraire, Caïn est beaucoup plus proche de nous. Il est cultivateur nous dit le texte, ce qui indique un degré de sédentarisation plus important que celui d’Abel, de plus il est fondateur de la première ville et le père des premiers artisans. Bref Caïn est le premier homme moderne, et c’est bien en lui que nous pouvons nous reconnaître.
Nous reconnaître en Caïn c’est lire en son histoire un verdict et une promesse pour ce que nous sommes.

Nous reconnaître en Caïn c’est d’abord voir ce que l’humanité est aujourd’hui. L’histoire d’Adam nous a raconté ce qui conduisait l’humanité à la chute et elle reste complètement valable : nous continuons à vouloir être comme Dieu, nous continuons à refuser de nous voir comme créature. Mais avec Caïn, les signes  de ce refus prennent un jour à la fois plus concret et plus insidieux. Je sais, se ruer sur son frère pour le tuer, par rage, par jalousie, par frustration ce n’est pas particulièrement insidieux. D’accord, concentrons-nous d’abord sur le Caïn meurtrier. Il est manifeste que c’est la jalousie qui pousse Caïn à tuer Abel : c’est d’ailleurs dans ce sens que va la lecture juive, un midrash raconte que Caïn et Abel avaient deux sœurs et que le sacrifice offert par les deux frères avait pour but de savoir lequel épouserait la plus belle. Dès notre plus jeune âge, nous ne supportons pas que notre frère ait plus que nous. Et cela ne se calme pas en grandissant, nous apprenons sans doute à ne plus exprimer cette jalousie de la même manière mais la publicité sait très bien que c’est sur ce moteur là qu’il faut jouer pour nous faire consommer. Pourquoi laisserions nous le minet/ la pétasse de la pub avoir la belle voiture, la belle maison, la belle femme/ le beau mec ? Mais il n’y a pas que de la jalousie qui jette Caïn contre son frère, il y a aussi de la frustration. Pas plus que nous, Caïn ne comprend pourquoi son offrande n’a pas  été agrée par Dieu (encore aujourd’hui, nos interprétations sont nombreuses sur cette préférence de Dieu, j’y reviendrais plus amplement), il est devant une situation qui lui échappe. Et comme nous le faisons, quand la situation nous échappe il recourt à la violence, il impose sa force. Cela peut-être la violence physique, cela peut être la violence des mots, cela peut être la violence du silence : c’est le moment où nous brisons la relation, où nous tuons l’autre, où nous le mettons à terre par nos poings ou par nos paroles, c’est le moment où nous faisons comme s’il n’existait pas. C’est bien de notre violence que Caïn est violent.
A la jalousie, à la violence, nous pouvons ajouter l’irresponsabilité. C’est à dire le refus de répondre de ses actes : la peine sera trop lourde pour moi se plaint Caïn, je suis incapable de porter les conséquences de mon acte… C’est cette même irresponsabilité qui se retrouve dans l’interrogation « Suis-je le gardien de mon frère ? » c'est-à-dire « Est-ce que je sais, moi, ce qu’il est devenu ? » Menteur ! Mais nous, ne disons-nous pas la même chose. Ne nous plaignons-nous pas que les conséquences de nos actes, de notre faim de richesses sont trop lourdes à porter ? Ne déclarons–nous pas, à notre tour, « suis-je le gardien de mon frère ? » c'est-à-dire « Je n’y peux rien si des gens meurent de faim, de froid, de misère dans notre monde ».  Menteur !
Mais, que cette jalousie, cette violence et cette irresponsabilité ne nous fassent pas oublier Caïn est d’abord le premier homme religieux. Il est le premier à offrir un sacrifice à Dieu, le premier à donner le fruit de son travail à Dieu. Il est le premier à vouloir s’attirer les faveurs de Dieu en lui offrant quelque chose. Et cela échoue. Et cet échec scandalise Caïn, tout comme il nous scandalise. Soit nous nous identifions à Caïn et nous taxons Dieu d’injustice. Soit nous voyons Caïn comme un autre (ce qui est toujours plus confortable) et nous supposons tout un tas de raison pour expliquer ce refus de Dieu : Caïn offrait des fruits pourris, Caïn n’avait pas assez de foi, le cœur de Caïn était mauvais… Mais en fait les deux attitudes relèvent de la même idée : nous voulons que Dieu nous rende raison de ses choix, nous prétendons juger de la justice ou de l’injustice de Dieu. Oh, tout comme Caïn, nous sommes bien plus humbles qu’Adam, nous ne prétendons pas devenir Dieu, non... Nous prétendons seulement nous mettre au-dessus de lui… Je sais bien qu’affirmer que nous ne pouvons prétendre juger de la justice de Dieu, que dire c’est juste puisque c’est ce que Dieu veut et fait, c’est prendre le risque de dresser le portrait d’un Dieu arbitraire et terrifiant. Sans rentrer dans un grand discours théologique, qu’il me soit juste permis de rappeler que dans ce texte, le rejet de l’offrande de Caïn ne signifie pas le rejet de Caïn lui-même. Caïn n’est pas identifié à ce qu’il fait. Nous ne sommes pas ce que nous faisons. Et c’est là que réside toute espérance.

En effet, fils et filles d’Adam, nous ne sommes pas le fugace Abel, ni l’inconnu Set mais bien le meurtrier Caïn. Pourtant ce verdict, peut-être devrais-je dire ce diagnostic, est également porteur d’une espérance.
« J’ai acquis un homme grâce à l’Eternel », littéralement « J’ai conçu un homme auprès de YHVH ». Sommes-nous bien conscient de toute l’espérance contenue dans ce cri d’Eve ? Nous sommes juste après la chute, l’homme vient d’être chassé d’Eden, livré à la mort et voilà que dans cette naissance, Eve découvre que le Dieu de vie est toujours avec eux. Et Caïn se met à croire qu’il est ce qu’il fait, et Caïn tue son frère, et Caïn fuit loin de Dieu, au pays de Nod, c'est-à-dire dans le néant. Et tout semble à nouveau perdu. Sauf que Caïn est marqué. Dieu lui a apposé son sceau. Et ce n’est pas la marque des réprouvés, des criminels, des maudits, ce n’est pas la lettre écarlate, c’est un sceau de protection. Alors même que l’homme se dresse contre lui, alors même que l’homme se tue son frère, alors même que l’homme fuit loin de sa présence, Dieu s’engage de toute sa puissance (« Caïn sera vengé 7 fois », c'est-à-dire de toute la force de la colère de Dieu) a le protéger, à être pour lui, la source et le garant de la vie.

Cela a des conséquences immédiates : si je suis Caïn, je ne peux pas prétendre juger Caïn. Et surtout, je dois me rappeler sans cesse que la vie même du pire criminel, même du pire réprouvé est sous la protection totale de Dieu. Caïn sera vengé sept fois. La vie humaine n’est pas précieuse à cause de ses mérites, pour ce qu’elle apporte à l’humanité entière, elle est précieuse parce que Dieu la décrète intouchable. Je ne vois pas comment on peut prendre au sérieux ce texte et accepter la peine de mort.
Mais la plus grande des conséquences, la plus immédiate, c’est l’espérance que ce texte nous ouvre : alors même que nous sommes meurtriers de nos frères, et nous le sommes ! Alors même que nous sommes rebelles contre Dieu, et nous le sommes ! Dieu s’engage pleinement pour nous. Il nous promet une vie nouvelle, une vie restaurée, une vie libérée de la violence, de la jalousie et du refus. Et cette espérance se concrétise en Jésus Christ, Dieu qui vient dans le monde.

Amen




Partager cet article

Commenter cet article