Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La crainte face à la peur

9 Août 2009 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du 9 août
Exode I, 1 à 22
Luc I, 46 et 55

    "Ces étrangers sont trop nombreux "' c'est une histoire connue, l'histoire d'une peur qui ferme les portes. C'est une histoire sans Dieu et pourtant l'histoire d'une crainte qui ouvre un avenir.

    Ces étrangers sont trop nombreux. La première chose qui frappe dans ce prologue de l'Exode, c'est son actualité. On trouve dans les angoisses du roi d'Egypte par rapport à ces hébreux qui pullulent toutes les angoisses que suscitent nos propres étrangers à commencer par l'oubli du passé. "Un nouveau roi parvint au pouvoir qui n'avait pas connu Joseph"
    Pharaon a vite fait d'oublier ce ministre hébreu de son prédécesseur qui avait su sauver son pays de la famine. De même, la peur de l'immigré conduit souvent à oubli l'histoire de l'immigration. En effet, je ne crois pas que soit l'oubli qui engendre la peur, je crois que la peur provoque l'oubli. Il est plus facile de regarder l'étranger de haut quand on oublie l'histoire commune de nos pays, quand on oublie que c'est nous qui sommes allés chercher leurs pères, quand on oublie que nous leur sommes redevables. Il est plus facile de prendre l'étranger de haut quand on le réduit au rang de quémandeur attiré par notre El Dorado.
    Nonobstant cette ingratitude du Pharaon vis à vis des hébreux, il faut bien reconnaître que sa peur est frappée au coin du bon sens. Qui pourrait nier qu'il est dangereux pour une nation de nourrir en son sein un peuple potentiellement plus puissant qu'elle-même ? Eh oui, à la source des haines les plus irrationnelles, on trouve une inquiétude apparemment tout à fait sensée. Ces hébreux sont trop nombreux, ils pourraient se retourner contre nous ! Ces musulmans sont trop nombreux, ils pourraient nous imposer la loi coranique ! Ces chinois sont trop nombreux, ils pourraient dominer notre économie !
Que peut-on répondre à cela ?
    On peut certes rappeler, pour ceux qui ne connaissent pas l'Exode, que Pharaon est le méchant de l'histoire et que ce qu'il a fait, ce n’est vraiment pas bien. Mais je doute que cette lecture de l'Exode comme un conte édifiant soit vraiment utile. Je préfère souligner ce verset que je trouve porteur d'un constat générale :(v. 12). Les mesures prises par Pharaon pour stopper cette croissance des hébreux n'ont abouti à rien qu'à une escalade de mesure de plus en plus draconienne jusqu'à passer de la politique à la cruauté, de la prévention à la haine. Eh bien, je crois que ce constat est resté valable sur les 2500 ans qui nous séparent de ce récit. Je ne crois pas qu'il existe dans l'histoire de l'humanité, un épisode où une politique animée par la peur de l'autre n'ait pas abouti à la confrontation entre les peuples et à une blessure profonde de l'humanité. Ce passage de l'Exode est un bon reflet de l'histoire de l'humanité où même les méthodes radicales jusqu'à l'horreur se sont montrées inefficaces à garantir la sécurité d'un peuple contre un autre.

    Dans cette horreur banale de la haine et de la peur qui opposent les peuples, qui conduisent au génocide, Dieu semble bien absent. Le créateur omniprésent du premier livre de la bible semble bien s’être retiré de l’histoire humaine dans ce prologue du second livre.
    Nous pouvons tirer une leçon de cette absence apparente. Tout d’abord, la servitude en Egypte n’est pas une punition pour le peuple hébreu.  Dès l’Exode, il devient impossible de considérer toute souffrance humaine comme l’expression d’un châtiment divin et le « c’est sans doute qu’ils l’ont mérité » devient une affirmation inacceptable dans la bouche du croyant : aucun peuple ne mérite de devenir esclave d’un autre, aucun peuple ne mérite d’être éradiqué au nom de la sécurité d’un autre.
De plus, l’absence de Dieu est un jugement sur notre histoire, Dieu se détourne de cette haine de l’homme contre l’homme, il se détourne de cette peur qui fait de l’homme un monstre.
    Mais cela ne signifie pas non plus que Dieu laisse faire et encore moins qu’il abandonne son peuple. J’ai bien dit que cette absence de Dieu était une absence apparente. En fait il y a bien action de Dieu par l’intermédiaire de ces deux sages-femmes : Chifra et Poua.
    En effet, face à la peur qui pousse le pharaon à supprimer les hébreux, Chifra et Poua, elles, sont mues par la crainte de Dieu. La crainte de Dieu, c’est une expression que l’on aime pas beaucoup aujourd’hui « comment pourrait-on avoir peur du bon Dieu du gentil Jésus ? »
    C’est vrai mais il ne faut pas voir la crainte de Dieu comme la peur de se faire saquer par un chef auquel on désobéirait. Craindre Dieu, c’est en fait le prendre au sérieux, reconnaître que c’est Lui qui est source de toute vie, de tout bien, reconnaître qu’on ne négocie pas avec lui , qu’on en tergiverse pas, qu’on ne peut pas brandir d’excuse. Agir par crainte de Dieu ce n’est pas agir par peur de la punition mais agir parce qu’on sait que c’est là, dans sa volonté qu’est la vie. Chifra et Poua n’ont pas estimé qu’il était encore plus risqué de s’en prendre au peuple de Dieu que de désobéir au pharaon, la crainte de Dieu n’a rien à voir avec les calculs de pharaon, en cela, la crainte de Dieu n’a rien à voir avec le reste de nos peurs. Il n’y a pas de place pour le calcul, pour le risque mesuré : nous sommes entièrement entre les mains de Dieu, entièrement dépendant de son amour et si nous le reconnaissons, nous ne pouvons qu’agir pour cet amour.
    Ainsi, là où la peur de pharaon, comme toutes les peurs humaines, le conduit à donner la mort, la crainte de Chifra et Poua les conduisent à poser un geste de vie.
Voici l’action de Dieu au sein de ce génocide !

    Eh bien, disons-le tout de suite, à première vue, cela ne change pas grand-chose. Au lieu d’être supprimé à la naissance, les nouveaux-nés mâles seront jetés au Nil, la résistance de Chifra et Poua est dérisoire, vaine, inutile, comme les sont la plupart des gestes d’amour et de vie face à un torrent de haine et de destruction.
    Et pourtant, cela change tout à un niveau personnel, pour Poua et Chifra d’abord. Alors que le roi d’Egypte reste anonyme, voici que ces deux femmes sont nommées, elles deviennent au-delà des archétypes, des personnes. Leur crainte de Dieu qui les a poussées à une désobéissance salutaire, les a mises à part dans ce cercle vicieux de la peur de l’autre.
    Et puis, si nous nous rappelons la suite de l’histoire, la naissance d’un certain Moïse, tiré des eaux, nous devons bien reconnaître que sans la résistance de Poua et Chifra, Moïse aurait été supprimé à la naissance et l’histoire aurait été changée.

Frères et sœurs, dans la folie du monde qui nous entoure, dans les flots de la haine et de la peur qui nous submergent, Dieu n’est pas absent. Aux cœurs d’hommes et de femmes, dans nos propres cœurs, il insuffle la crainte et l’amour de son nom. Cette crainte et cet amour suscitent des gestes dérisoires, invisibles, absurdes et pourtant des gestes qui changent nos vies et l’histoire de l’humanité.

Amen

Partager cet article

Commenter cet article