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Pape et Islam: trois théologiens protestants réagissent

20 Septembre 2006 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théolivres

Un collègue m'envoie ces réactions de trois théologiens libéraux... Je laisse donc la parole à Raphaël Picon, Henri Persoz et André Gounelle.

La leçon du Pape est ratée
Le Pape voulait montrer qu' « agir de manière déraisonnable est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme», comme le sont notamment l'usage de la violence pour diffuser la foi et pour ainsi forcer la conversion.

Oui, en effet, le Pape a raison : la foi est un acte de liberté que nul ne pourrait et ne saurait contraindre. Plus encore, c'est bien par la foi que nous nous affirmons comme des être libres, cette foi étant toujours une foi malgré tout, en dépit des absences de preuves la rendant obligée. Pour convaincre, point n'est besoin, en effet, d'armes, de menaces et de bras.

Mais en matière d'usage de violence pour la bonne cause, le christianisme est bien loin d'être en reste… Pourquoi donc Benoît XVI s'est-il référé aux vieux propos d'un Empereur byzantin du 14ème siècle, sinon pour perpétuer une image négative de l'Islam qui en fait une religion de l'obscurantisme et du fanatisme ?

On peut dès lors se demander si la violence verbale dont fait preuve le Pape ne vient pas contredire ses propres appels aux relations désarmées devant autrui. C'était oublier que Benoît XVI est bel et bien toujours Ratzinger, c'est-à-dire un théologien savant, fin connaisseur des grands sujets doctrinaux de l'Eglise catholique romaine, provocateur et polémiste, et surtout, grand pourfendeur de son ennemi de toujours : le pluralisme. C'est de trop apprécier et d'encourager ce pluralisme (dont Evangile et liberté est un défenseur, justement !) qui explique, selon lui, l'affaiblissement de la foi chrétienne et tout ce terrain laissé à l'Islam qui, lui, ose condamner, dénoncer, récuser. L'équation est simple et bien connue.

On pourra toujours regretter la logique victimaire du bouc-émissaire à travers l'immédiate et facile instrumentalisation par les pays musulmans de tout ce qui tendrait à montrer la méchanceté de l'Occident à l'égard de l'Islam. Certains vont même se réjouir qu'un Pape ose dire ce que peut-être beaucoup pensent tout bas : l'Islam a certes ses lumières*, son usage éclairé de la raison critique, mais où brillent-elles aujourd'hui sur la scène du monde ?

Il n'en demeure pas moins que de tous les côtés la polémique laisse un goût amer. La réflexion du Pape sur la violence et la foi est juste et pertinente, mais elle vaut pour tout le monde. Car c'est bien le religieux lui-même qui doit continuellement être régulé, mis en critique, repensé, pour éviter qu'il sombre dans le dogmatisme et l'intransigeance. La leçon est juste, mais la référence au vieil empereur est de trop et lui fait rater ce qui aurait été sa plus belle cible : la religion dans sa folle prétention à régenter le monde entier.

16 septembre 2006

Raphaël Picon
(Professeur de théologie pratique à l'Institut Protestant de Théologie à Paris,
Rédacteur en chef d'Évangile & liberté)

* Merci à Malek Chebel, musulman, auteur de Pour un Islam des lumières et de deux textes parus dans Evangile et liberté de se faire inlassablement et publiquement dans les médias et dans ses livres le défenseur courageux d'un Islam de dialogue et d'ouverture.

"Un islam libéral, nourri de sa tradition philosophique", N°191 
"Carte Blanche", N°176

Une erreur historique
Le Pape a eu bien tort de s'appuyer sur l'histoire pour défendre l'importance de la raison et pour condamner la violence. Il a oublié les trop nombreuses violences qu'ont exercées les chrétiens pour défendre leur foi et notamment l'intégrité de la doctrine romaine. Il a oublié, surtout, que, bien avant les chrétiens, une partie des musulmans (par exemple les Mutazilites au 9 ème siècle) utilisait la raison pour interpréter les livres sacrés. Il a oublié aussi que c'est grâce aux musulmans andalous que les chrétiens ont redécouvert au Moyen-Âge la raison aristotélicienne et qu'à leur suite, Albert le Grand et bien d'autres se sont battus toute leur vie pour rendre la raison intelligible aux théologiens latins. Aujourd'hui encore, selon la pensée officielle romaine, la raison doit rester soumise à la révélation, ce qui la limite considérablement.

Le Pape, lorsqu'il parle de « la » doctrine musulmane, veut nous faire croire qu'elle est unique, comme il voudrait que la doctrine chrétienne soit unique. Mais nous savons que c'est dans la diversité des doctrines que se manifeste la richesse des religions. Amalgamant toutes les conceptions musulmanes sur Dieu en une seule, le Pape ne peut que s'attirer de vives ripostes. Il n'est pas étonnant que, dans le climat actuel d'exaspération, certains en profitent.

Henri Persoz (16-09-06)

Henri Persoz est ingénieur et théologien, fin connaisseur de l'islam, il a en particulier écrit pour Évangile & liberté :

"La révélation dans l’islam moderniste", N°198
"L'Islam libéral a toujours existé", N°182
  

Benoit XVI et l'islam
Les faits
1. Comme il faut toujours juger sur pièces, j'ai lu sur le site internet du Vatican le texte intégral de la conférence prononcée par Benoit XVI à l'Université de Ratisbonne le 12 septembre 2006. Il s'y exprime plus comme le professeur qu'il a été qu'il ne délivre un message papal. Entre parenthèses, cette leçon adresse des critiques assez vives et très discutables à la Réforme et au protestantisme libéral dont nous aurions, nous aussi, quelques raisons de nous froisser.

2. Cette leçon part d'une citation d'un empereur byzantin de la fin du quatorzième siècle qui déclare que « ne pas agir raisonnablement est contraire à la nature divine ». C'est cette idée que commente et développe le pape.

Selon l'habitude universitaire, Benoit XVI replace cette citation dans son contexte, celui d'une controverse entre chrétiens et musulmans. Comme exemple de conduite déraisonnable, l'empereur byzantin mentionne le comportement des musulmans qui convertissent par force, ce qui est déraisonnable parce que contraire à la nature de Dieu et à celle de l'âme humaine. Entre parenthèses, les huguenots auraient bien aimé que le catholicisme français du dix-huitième siècle professe et applique ce principe.

3. Les musulmans ont très mal réagi à ce point de l'exposé du pape ; ils ont estimé que le pape affirmait qu'existait un lien intrinsèque entre l'islam et la violence et que l'islam est contraire à la raison (alors qu'il se veut en accord avec elle). Il est possible, voire probable que telle était bien la pensée de l'empereur byzantin cité par Benoit XVI. Mais le pape ne l'approuve ni ne le désavoue (même s'il relève « l'étonnante brusquerie » du propos). Comme il le rappelle en réponse aux protestations musulmanes, il se contente de citer, et de cette citation il ne retient ensuite qu'un seul élément, à savoir que ce qui va contre la raison va contre Dieu.

Réactions
1. Dans la littérature chrétienne, on trouve des centaines de textes d'auteurs théologiquement plus prestigieux qui affirment l'accord fondamental de la foi et de la raison sans aucune allusion à l'islam. Pourquoi Benoit XVI est-il allé chercher cette citation-là ?

2. Si ces propos ont fait tant de bruit, c'est en raison de la personnalisation abusive de l'autorité ecclésiale, spirituelle et théologique qu'implique le statut du pape dans l'Église catholique romaine. Beaucoup, parmi les non chrétiens comme parmi les chrétiens, prennent sa parole pour la parole même du christianisme et, du coup, elle prend une ampleur et un portée excessives. La citation que pouvait faire sans grand inconvénient le professeur Ratzinger dans un colloque universitaire, le pape doit se l'interdire à causes des répercussions démesurées qu'on donne à ses propos. Sa fonction lui confère de très grands pouvoirs et fait de lui un prisonnier au discours enchaîné. Il ne peut plus contribuer, comme tout le monde, à un débat universitaire où on s'enrichit et on se corrige mutuellement ; qu'il le veuille ou non, il est celui qui tranche. Une maladresse de sa part soulève une tempête. Avec cette affaire, on touche du doigt les conséquences perverses d'un système de gouvernement ou de leadership aussi absurde que celui de la papauté.

3. Les occidentaux ne mesurent pas toujours les blessures profondes et toujours à vif du monde musulman. Les musulmans ont le sentiment d'être traités avec un mépris et une arrogance insupportables par les chrétiens. Alors que fréquemment, nous les jugeons dangereux et conquérants, ils ont, quant à eux, l'impression d'être les victimes d'agressions continuelles qui portent atteinte à leurs droits et qui tendent à détruire leur personnalité.

De nombreuses raisons historiques expliquent ce sentiment ; on peut l'estimer fondé ou exagéré ou faux ; quoi qu'il en soit il existe et on doit en tenir compte dans le dialogue interreligieux. Il nous faut être extrêmement attentif à ne pas blesser les musulmans quand nous exprimons nos désaccords avec eux, et de le faire de manière aussi équitable et nuancée que nécessaire.

Mais à l'inverse, il importe que les musulmans comprennent que les critiques ne sont pas forcément insultantes et qu'ils s'efforcent d'y réagir autrement que par des invectives ou des manifestations de violence. On a le droit de formuler ses réserves, ses objections et on a le devoir d'écouter les réponses argumentées et les réfutations savantes ; les unes et les autres font avancer le débat et dissipent des incompréhensions. Le dialogue interreligieux interdit la polémique qui cherche à écraser et à humilier l'autre ; par contre, il exige qu'on ne taise pas les divergences, mais qu'on les précise, qu'on les approfondisse et qu'on y réfléchisse.

André Gounelle (16-09-06)

André Gounelle, professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante, est l'auteur de nombreux livres de théologie, il est régulièrement collaborateur d'Évangile et liberté et membre de l'IARF (International Association for Religious Freedom).

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Pharisien Libéré 06/02/2007 04:48

Il y avait aussi un article de Olivier Abel dans Réforme (dans la rubrique Disputatio)  qui explqiuait que l'héritage de la raison grecque revendiqué pour le catholicisme seul était  une pierre dans le jardin des protestants. il soulignait cet aspect extrémement traditionnel chez les papes depuis Trente,  tradition attestée par Yves Congar au début de son "Journal du Concile".Comme historien, j'ai un peu de mal à concevoir "l'héritage de la rationnalité des grecs". Le regretté Jean-Pierre Vernant et son compère Vidal Naquet m'ont enseigné au travers de leurs leçons sur la tragédie  que toute rationnalité (philospique) a son revers obscur dans la tragédie  ou dans les cultes mystériques (je ne parle pas des cultes orientaux  mais des célébrations  telles celles des Bacchantes). J'ai aussi du mal avec "l'héritage grec" qui me semble un mythe né à la Renaisasnce qui passe sous silence la transmission dont Gérard de Crémone et quelques uns de ses copains s'étaient fait les hérauts. L'héritage grec est  largement juif et arabe et Thomas d'Aquin reconnaissait ses emprunts.  Dans mon souvenir,  Benoit joue à front renversé : au 19ème siècle, c'était Harnack qui, dans "l'Essence du Christianisme" valorisait l'héllenisme dans le chjristianisme et Loisy qui  revalorisait le judaïsme chez Jésus.Enfin, peut-être j'me trompe ?Nota :  je viens de trouver le 3 colonnes de mes rêves. Je vais donc pouvoir allonger la liste des théoblogues sympa.

Eric George 06/02/2007 19:29

Il est assez évident que l'héritage de la rationalité des grecs va de paire avec l'aristotélisme et avec une vision essentiellement morale de l'Evangile (Jésus et Epictète, même combat ?)