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L'anachronisme et la danse

4 Mai 2010 , Rédigé par Eric George

dansePrédication du dimanche 28 mars 2010

Exode XV, 1 à 21

Marc XI, 1 à 10

 

A première vue, le contraste entre la traversée de la mer Rouge et le jour des rameaux est saisissant. D’un côté, on sort d’Egypte, de l’autre, on entre dans Jérusalem. D’un côté, on trouve le puissant Dieu qui écrase ses ennemis, de l’autre, le roi vient humble et doux monté sur un ânon. Pourtant ce contraste ne peut nous faire perdre de vue la proximité de ces deux récits. Proximité de message, proximité d’anachronisme, proximité de rythme.

 

Tout d’abord, au bout du compte qu’il s’agisse de sortie ou d’entrée, les deux textes nous affirment la même chose sur Dieu. Une affirmation complètement passée de mode, une affirmation à l’opposé du retour du religieux, de tous les grands courants mystiques d’aujourd’hui : notre Dieu est celui qui vient à nous. Il n’est pas le dieu qu’il faut chercher au prix d’une longue quête, il n’est pas le ressourcement auquel on accède au prix d’une longue ascèse et de milliers d’exercices spirituel. Il est le Dieu qui vient à nous. Que ce soit dans la force et le bouleversement, en ébranlant les montagnes et en fendant la mer, ou bien dans l’humilité la plus totale, notre Dieu vient à nous.

C’est saisissant lorsque l’on entend le psaume de Moïse, qui célèbre la traversée de la Mer Rouge : normalement quand on évoque une traversée, on parle des héros qui l’ont accomplie, de leurs efforts, de leurs sacrifices,  des difficultés qu’ils ont surmontées. Mais dans le psaume de Moïse, le peuple est, non pas absent, mais passif, s’il traverse, c’est parce qu’il est le peuple de Dieu. Les deux acteurs principaux sont les ennemis et Dieu. Les ennemis qui projettent, qui tirent des plans sur la comète, qui veulent faire et Dieu qui fait, qui ouvre la mer, qui renvoie les ennemis au néant (à tel point que l’Egypte n’est même plus nommée dans le texte).

 

Si j’ai commencé par le fond, c’est qu’en fin de compte, c’est le point commun le moins surprenant. La Bible annonce le Dieu qui vient, qui fait alliance, rien de très surprenant donc à ce que deux textes, même très différents, partagent ce message. L’autre aspect qui relie ces deux textes, c’est l’anachronisme. C’est au cri de « Béni le règne de David » que Marc raconte l’entrée de Jésus dans Jérusalem. Or, non seulement le règne de David est terminé depuis longtemps, mais le royaume d’Israël n’est plus une réalité politique depuis plusieurs siècles. On pourrait presque se demander si la foule qui acclame Jésus ne projette pas sur lui le fantasme d’un bon vieux temps, d’une époque qui, comme souvent, relève plus de l’imaginaire que du souvenir.

Mais je ne crois pas que ce soit le cas, je crois qu’en fait cet anachronisme est porteur du même message que celui du cantique de Moïse. Si la foule acclame l’entrée de Jésus en remémorant le passé, le cantique de Moïse, quant à lui, évoque le futur. En effet, si l’Egypte n’est pas nommée dans le psaume (juste évoquée à travers Pharaon), d’autres peuples le sont : les moabites, les édomites, les philistins. Autant de peuple qu’Israël rencontrera bien plus tard dans son histoire.

Une lecture littéraliste nous pousserait à affirmer que Moïse voyait le futur. Une approche plus historico-critique nous conduirait plutôt à expliquer que le cantique de Moïse vient sans doute de traditions postérieures, d’époques où le moabite, l’édomite, le philistin sont déjà des ennemis historiques d’Israël. Cette même approche pourrait d’ailleurs nous pousser si le cantique de Moïse n’a pas en fait été attribué d’abord à Myriam à qui la fin du texte prête le début d’un cantique semblable. Bref, est-ce qu’une fois de plus l’œuvre d’une femme n’aurait pas été attribuée à un homme.

Mais au-delà de ces questions, j’avoue pencher pour une lecture plus simple, une lecture qui me semble très conforme à bien d’autres textes bibliques. Parce qu’il cite les moabites, les philistins, le cantique de Moïse reste d’actualité à toutes les époques de l’histoire d’Israël. De même, si le peuple évoque le passé lors de la venue de Jésus, c’est pour célébrer le Dieu qui vient, aujourd’hui comme hier.

C’est un aspect très important de l’histoire et du temps dans la Bible. Les évènements sont donnés comme historique et non pas mythologiques ou symboliques. C'est-à-dire qu’il n’est pas question de spéculer sur la nature de Dieu à grand coup d’allégories. Dieu n’est pas celui que l’on théorise, il est celui qui agit dans notre histoire. C’est par son action qu’il se fait connaître. Mais son action n’est pas enfermée dans un moment donné. Elle est appelée à se renouveler, à se perpétuer, à se vivre au présent. C’est aujourd’hui que Dieu me délivre, qu’il me fait franchir la mer, c’est aujourd’hui que mon roi vient à moi dans la douceur et l’humilité.

Bientôt, nous fêterons Pâques. Est-ce que cette fête consistera pour nous à nous creuser la tête autour du scandale de la croix, du mystère du tombeau vide ? à nous  interroger sur l’après-mort ? Ou bien, célébrerons nous notre propre résurrection avec le Christ vivant, là, maintenant, tout de suite ! Vivons nous la Bible comme le récit d’évènements passés qui nous permettent d’espérer pour demain ou bien comme un message d’amour à vivre au présent.

 

C’est aujourd’hui que notre Dieu nous délivre. C’est aujourd’hui qu’il vient à nous. C’est aujourd’hui qu’il nous invite à la danse. En effet, la danse est présente dans le cantique de Moïse, elle l’est aussi d’une certaine manière dans les rameaux. Bartimée qui se dépouille de son manteau pour accompagner Jésus dans Jérusalem évoque le roi David qui se dévêt pour danser de toutes ses forces devant l’Arche entrant dans la ville sainte.

Et qu’est ce que la danse ? C’est une manière de se déplacer en tenant compte non seulement du corps et de l’espace mais aussi de la musique et du rythme.

Eh bien ces textes nous appellent à vivre notre foi comme une danse. Comme les autres, nous devons tenir de l’espace, du monde qui nous entoure et de notre corps, de nos limités. Mais nous devons tenir compte aussi de la musique, cette parole qui nous dit : « C’est aujourd’hui que ton Dieu te délivre. C’est aujourd’hui, que ton roi vient à toi. »

Bien sûr comme le danseur paraît fou à ceux qui n’entendent pas la musique, notre manière de bouger, de vivre semblera folie. Mais cette folie donnera à notre monde un peu de grâce.

Mon frère, ma sœur, aujourd’hui ton Dieu vient à toi. Aujourd’hui il te délivre. Aujourd’hui tu peux entrer dans la danse.

 

Amen

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