Miettes de théologie

Les petites bêtes et la mauvaise tête

11 Janvier 2010 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

taonPrédication du dimanche 10 janvier 2010

Exode VIII, 12 à 28

Jérémie XXXI, 31 à 37

Actes IX, 1 à 22

 

         Des taons, des moustiques, un pharaon bêtement obstiné. Décidément il n’est pas facile de recevoir aujourd’hui le récit des plaies d’Egypte

Pourtant à travers les deux plaies que nous venons d’entendre, en allant des petites bêtes à la mauvaise tête, j’entends une affirmation théologique et une affirmation anthropologique.

 

         Les plaies d’Egypte sont une théophanie assez particulière : alors que les prophètes nous parlent d’habitude des montagnes qui se renversent, des océans qui se dessèchent, à part une, les plaies d’Egypte ne sont pas des grands bouleversements géologique et la moitié d’entre elles nous parlent de petites bêtes (les grenouilles, les moustiques, les taons, les sauterelles), la vermine quoi, si j’ajoute les maladies, cela fait tout un monde que traditionnellement on associe au monde des ténèbres, aux démons plutôt qu’à Dieu. Pensez donc à Balzéboul, le seigneur des mouches.

C’est d’ailleurs assez normal, tant qu’on n’entre pas dans le monde étrange de l’entomologie, les insectes, c’est petit, c’est moche et c’est souvent nuisible, tout contribue donc à les associer aux puissances infernales.

Et bien, à travers ce récit des plaies d’Egypte, c’est bien Dieu qui est le seigneur des mouches, des taons et des moustiques. J’y vois le même rappel que celui qui résonne à travers l’Apocalypse : rien n’échappe à la majesté de Dieu. Le Dieu des armées d’étoiles est aussi le Dieu des moustiques et des taons, le Dieu des splendeurs de l’univers est aussi celui de la vermine. C’est une invitation à nous intéresser au monde entier qui nous entoure, à ne pas nous limiter au beau, au majestueux mais aussi au petit et au laid.

Et puisque les insectes sont pris dans leur dimension de nuisible, je crois qu’aujourd’hui encore, nous pouvons y entendre une affirmation sur le mal. Pas question bien sûr de dire que le mal vient de Dieu, ni qu’il est une punition ou un avertissement. Toute tentative d’explication du mal vise en fait à amoindrir celui-ci. Le mal est le mal justement parce qu’il ne devrait pas être, parce qu’il n’a pas d’explication logique. Mais en revanche, en nous racontant ainsi les mouches et les moustiques soumis à Dieu, le récit des dix plaies d’Egypte nous parle d’un mal qui n’échappe pas à la majesté de Dieu, c’est une façon de dire déjà la victoire de Dieu sur le mal.

 

Venons en à l’affirmation anthropologique : que les plaies de l’Egypte nous laissent dubitatifs ou qu’au contraire nous essayions de les expliquer « scientifiquement », ce qui provoque notre totale incompréhension, c’est l’obstination du Pharaon et ce, bien avant que le récit des plaies ne nous donne cette terrible précision : « Dieu endurcit le cœur de Pharaon ». Comment, au vu de toutes les catastrophes qui frappent son pays, Pharaon put-il refuser d’obéir à la requête de Moïse. Plus encore que les moustiques, la vermine, l’eau changée en sang ou les grenouilles, cela nous paraît être l’aspect le plus étrange du texte.

Jusqu’ici, le refus de Pharaon s’expliquait simplement : il n’avait pas de raison de croire Moïse puisque ses magiciens pouvaient faire la même chose. Il s’agissait d’une simple lutte entre le dieu des esclaves et les dieux de l’Egypte. Mais voilà qu’à présent, ses magiciens eux-mêmes s’inclinent et lui donne leur verdict : « c’est le doigt de Dieu ». C’est donc bien dans son propre contexte culturel, de la part de ceux en qui il a confiance, dont il reconnaît l’autorité que Pharaon reçoit cet avertissement qu’il refuse d’écouter. Inconcevable ?

Eh bien, je crois que cette obstination du Pharaon est l’aspect le plus réaliste de ce récit. Je ne vois absolument pas l’intérêt d’aller chercher à expliquer scientifiquement les plaies d’Egypte mais dans le refus de Pharaon je vois un portrait profondément vrai de ce qu’est l’homme.

Après tout, combien d’avertissements recevons-nous de la part de personne dont nous reconnaissons l’autorité, sans les écouter ? Combien de fois notre médecin nous encourage-t-il à consommer moins de cigarettes/ de sucreries/ d’alcool/ de matières grasses (barrer les mentions inutiles) sans que nous obtempérions ? Combien de résolutions avons-nous prises cette année que nous ne tiendrons pas, alors même que nous les reconnaissons bonnes ? Et de manière plus générale, ne nous obstinons-nous pas, en tant que population, dans des comportements que nous savons néfastes ? Pensez réchauffement climatique, pensez crise économique, pensez endettement, pensez ce que vous voulez après tout, les exemples ne manquent pas…

Bien sûr, tout comme Pharaon, nous tergiversons parfois, nous cherchons une échappatoire, un répit, nous promettons que nous ne le ferons plus, nous réclamons un sursis, mais très souvent, ce ne sont que manœuvres dilatoires.

Une fois que l’on pense à tout cela, la réaction de Pharaon nous paraît moins inconcevable. Mais elle n’est pas pour autant compréhensible. Alors, qu’est ce qui pousse Pharaon a endurcir son cœur de la sorte ? Qu’est ce qui nous pousse à nous obstiner ainsi ? Notre soif de liberté ? Je n’y crois pas une seconde. Où est-elle ma liberté dans la dépendance par rapport au tabac, à l’alcool, au chocolat ? Où est-elle ma liberté dans ce qui me conduit à la mort ? Nous nous mentons lorsque nous prétendons que c’est au nom de notre liberté que nous courrons ainsi à la mort. En fait, cette obstination, cet endurcissement qui sont les nôtres sont bien plus les preuves de notre esclavage. Nous sommes esclaves de notre orgueil, de notre refus de reconnaître nos torts, de nous incliner. Nous sommes, comme le dit le Deutéronome, un peuple à la nuque raide. Et cette rigidité n’est pas une fierté, une liberté, elle est un carcan.

L’obstination de Pharaon est un constat de cette rigidité-carcan. Mais elle n’en donne pas le remède : quiconque connaît l’histoire doit reconnaître que les dix plaies d’Egypte n’ont pas permis de guérir Pharaon de son orgueil. Pharaon a été brisé mais pas converti.

Or, d’autres textes nous disent que Dieu choisi de nous guérir de cet orgueil plutôt que de nous briser. C’est par sa propre douceur, par sa propre humilité, par la renonciation à sa puissance que Dieu transforme notre cœur. « Je suis celui que tu persécutes » dit-il à Paul, pas le Tout Puissant, même pas le ressuscité, mais celui qui est persécuté.

Attention, même si elle se fait par la douceur, cette transformation n’est pas forcément confortable. Mais c’est bien notre guérison que veut notre Dieu et non pas notre perte.

 

Frères et sœurs, que le Dieu des petites bêtes nous guérisse de notre mauvaise tête ! Oui, qu’il nous délivre de cet orgueil qui nous fait nous dresser sans cesse contre lui, contre nos frères, contre nous-mêmes.

 

Amen

Partager cet article

Commenter cet article

Partager cette page Facebook Twitter Google+ Pinterest
Suivre ce blog