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Un don dans le vide, et pourtant...

9 Novembre 2009 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du 8 novembre 2009

Rassemblement régional de l'ACAT Normandie

I Rois XVII, 10-16

Marc XII, 38-44

 

    Les textes que nous venons d'entendre ne me conduisent pas à vous parler de ceux qui souffrent (ce n'est pas un mal : la plupart d'entre vous en savent plus long sur les suppliciés que moi), ils m'invitent plutôt à vous parler de vous. En effet, ces textes nous parlent d'un don dans le vide, de reconnaissance et d'espérance.

 

    Don dans le vide, l'expression est un peu forte mais c'est bien ce qui réunit la veuve de Sarepta et celle de Jérusalem : le dérisoire de leur geste.

    En effet, quoi de plus dérisoire que de partager en trois ce qui ne suffit pas pour deux, quoi de plus dérisoire que le geste auquel consent la veuve de Sarepta ? Eh bien peut-être celui qu'accomplit la veuve de Jérusalem, une offrande trois fois inutile. Le tronc rassemble les offrandes à l'entretien du temple et au service religieux dans le temple. Or, dès qu'on considère la destination pratique d'un don, ce qui compte c'est la valeur absolue de celui-ci et non pas sa valeur relative. Qu'importe si la proportionnellement à ce qu'elle a, la veuve a donné beaucoup, en fin de compte, son don ne pèsera pas lourd en terme d'utilité.

    Et puis, d'un point de vue religieux, cette offrande pour le service du temple ne sert à rien non plus. En effet, juste après avoir salué son geste, Jésus va annoncer la destruction du temple. Alors décidément ces quelques centimes ne vont servir à rien.

    Enfin, et je ne crois pas être trop protestant pour une célébration œcuménique en disant cela mais d'un point de vue spirituel, cette offrande n'est pas non plus utile : Dieu n'aimera pas plus la veuve pour ce qu'elle a donné, Dieu ne nous aime pas selon nos mérites. D'ailleurs, Jésus ne fait aucune mention d'une récompense qui irait à la veuve, il ne lui promet pas le Royaume, ni le salut, il se contente de montrer à ses disciples qu'en ne donnant presque rien, elle a donné plus que tous les autres.

    Je crois que, souvent dans nos actions pour l'ACAT nous partageons ce sentiment de donner dans le vide. Je sais bien qu'on se répète que par leurs nombres, ces lettres peuvent tout changer, que dire aux gouvernements qui torturent qu'on sait qu'ils torturent, c'est leur mettre un frein, que des prisonniers reçoivent ces lettres et avec elles l'espoir. Mais qui n'a jamais eu un profond sentiment de dérisoire face aux lettres que nous envoyons, aux pétitions que nous signons, aux cercles de silences auxquels nous participons ? Qui ne s'est jamais dit « A quoi bon ? »

    En fait, je crois que c'est une bonne chose que nous nous posions cette question car elle montre que justement ces actions n'ont pas pour but de nous donner bonne conscience, mais qu'au contraire, elles ouvrent notre conscience, elles l'élargissent. C'est une bonne chose certes, mais c'est quand même douloureux alors nous en revenons vite à affirmer l'utilité de nos actions. C'est normal, toute notre culture met la valeur d'une action dans son utilité.

    Eh bien, dans le cadre chrétien qui est celui de l'ACAT, l'offrande la pauvre veuve vient nous parler d'une reconnaissance qui ne tient pas compte de l'utilité. Jésus rassemble ses disciples pour leur montrer le geste de la veuve. Cette veuve anonyme, est encore connue, reconnue, deux mille ans plus tard pour une offrande trois fois inutile.

    La langue française associe reconnaissance et gratitude, c'est dommage parce que je crois qu'il y a deux réalités différentes. La gratitude implique une utilité : pour que j'ai de la gratitude envers quelqu'un, il faut que j'ai le sentiment que son action a été bénéfique pour moi. La reconnaissance en revanche n'implique pas d'utilité pour moi mais plutôt quelle place le geste prend dans celui qui l'accomplit. Il va sans dire que cette distinction entre gratitude et reconnaissance n'implique ni opposition, ni hiérarchie entre les deux. Mais la confusion est regrettable parce qu'elle nous entraîne à toujours chercher la gratitude, à toujours  voir ce que nous faisons sous l'angle de l'utilité. Eh bien, en célébrant l'offrande de rien du tout d'une pauvre veuve, Jésus nous affirme que le moindre de nos geste, même le plus dérisoire, même le plus inutile est reconnu.

 

 Le geste de la veuve de Sarepta, lui, nous parle de ce qu'il y a en amont de nos gestes. En effet, ce qui va permettre à cette veuve étrangère de nourrir Elie, c'est la promesse d'une jarre d'huile qui ne désemplit pas, d'un pot de farine qui ne se vide pas.

J'y vois une très belle image de l'espérance. En effet, comme l'espérance, c'est un don qui rend le don possible, comme l'espérance c'est un don immense qui ne paie pas de mine. Pour Elie, le prophète de l'action d'éclat qui a lancé une sécheresse sur tout le pays, qui ressuscitera un mort, qui fera s'abattre le feu du ciel, le prodige de la cruche d'huile est vraiment sans apparence. Pensez à la  caverne d'Ali Baba, à côté, ce pot de farine, ce n'est vraiment pas grand chose. Et pourtant, il n'est pas besoin d'être très fort en math pour comprendre que la jarre et le pot sont une bien plus grande richesse. Il en va de même pour l'espérance : cela n'a l'air de rien, cela semble une folie et pourtant c'est une force inépuisable parce que c'est un don de Dieu. Si l'espoir s'appuie sur notre raison humaine, l'espérance, elle est un don de Dieu. C'est pour cela que nous pouvons espérer même quand, il n'y a plus d'espoir : pensez à l'espérance de la résurrection alors que le dicton dit vrai, il n'y a de l'espoir que tant qu'il a de la vie. Et l'espérance est un don qui nous permet d'agir. Au-delà de l'espoir que notre action servira à quelques uns, que nos lettres allègeront l'existence d'un prisonnier, que nos pétitions freineront un gouvernement, la source de notre action est dans l'espérance qu'un jour l'humain ne mutilera plus l'humain. Et parce que Dieu est fidèle, cette espérance ne tarira jamais.

 

Frères et sœurs, nourrissez-vous, nourrissons-nous de cette espérance que notre Dieu renouvelle sans cesse et sachons que, par lui, le moindre de nos actes est reconnu.

 

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