Prédicat
ion du 25 décembre 2009
Esaïe IX, 1-6
Luc II, 1 à 20
Ce sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau–né emmailloté et couché dans une mangeoire.
Ce sera pour vous un signe… C’est un peu étrange. L’ange aurait pu se contenter de dire : ce sera ce bébé.
Mais non, ce sera pour vous un signe. Un des mots que nos bibles traduisent parfois par miracle. Ce sera pour vous un miracle ? J’ai des doutes : après tout les bergers ont déjà vu un ange leur apparaître, juste après c’est toute l’armée des cieux qu’ils peuvent contempler… Alors, ont-il encore besoin de miracles ? Et même s’ils en avaient besoin, un bébé dans une mangeoire, ça n’a rien de prodigieux, ni, hélas, extraordinaire, il y en a eu d’autre des bébés nés sur la paille, il y en a d’autres, il y en aura d’autres. Ce n’est donc pas un prodige auquel vont assister les bergers mais bien recevoir un signe, quelque chose qui va faire sens pour eux et pour nous. Mais quel signe ? Que signifie l’enfant dans la mangeoire ?
La première réponse est tellement évidente, on l’a tellement redite dans les prédications, au catéchisme, que je ne vais pas m’étendre ce matin. Dieu nous rejoint dans la simplicité d’une naissance, il nous rejoint jusque dans nos faiblesses, dans nos fragilités. On l’a tellement redit que cela ne semble pas nouveau mais c’est tellement merveilleux, tellement immense que je ne suis pas sûr que nous ne parvenions jamais à l’appréhender vraiment.
La preuve, c’est que de nombreuses peintures et sculptures représentent l’enfant Jésus en majesté, assis, le port altier, la main levée en signe de bénédiction. On sent bien que les artistes et sans doute avant eux les théologiens, les dignitaires de l’Eglise ont été bien embêté avec ce bébé, comme ils ont été bien embêtés avec le crucifié. Sans doute parce qu’il est inconvenant d’imaginer Dieu comme un bébé, aussi inconvenant que de l’imaginer comme un crucifié.
Se représenter Jésus comme un bébé, c’est inconvenant quant à sa dimension divine, mais en fait c’est sans doute inconvenant aussi quant à sa dimension humaine.
Quand on pose la question « qu’est ce que c’est qu’un être humain ? », je crois que nous avons tous un archétype, un modèle d’être humain qui nous vient en tête. Physiquement, ce modèle est un adulte aux traits harmonieux. C’est comme cela que se le représentaient les anciens grecs puis les artistes de la renaissance, c’est encore comme ça que nous le vendent la publicité et le cinéma. Quand les sondes spatiales Pioneer 10 et 11 furent lancées pour quitter le système solaire, elle emportèrent avec elle, comme une bouteille à la mer, un dessin pour représenter notre espèce : la représentation d’un homme et une femme. Ils sont nus, ils sont adultes, leurs traits sont harmonieux.
Et bien sûr, quitte à se représenter un modèle d’humanité, on mettra aussi en valeur son intelligence, son sens artistique. On n’a jamais vu de grands singes composer les cantates de Bach ou résoudre des équations au 5e degré. C’est donc bien ça qui nous distingue en tant qu’être humain.
Or, un bébé, c’est un être humain qui n’a aucun contrôle sur son corps, qui ne peut ni se tenir assis, ni se retourner, qui ne peut ni parler ni être propre, qui a entièrement besoin de soins. Et pourtant, nous dit Luc, c’est bien comme un bébé, emmailloté, posé là que Jésus est venu dans le monde. Oui, Jésus a souillé ses langes, il a bavé, fait son rot, il est tombé en apprenant à marcher, il a pleuré pour qu’on vienne le prendre, plus tard il a du apprendre à parler. Un biberon, un hochet, un paquet de couche : voici les nouveaux ustensiles du culte.
Notre humanité, nous la pensons libre, maîtresse de ses décisions et de son destin. L’homme vrai, c’est l’homme libre.
Et voilà que le bébé est emmailloté. Je ne sais pas si vous avez déjà vu des bébés engoncés dans leurs tenues d’hivers mais ce n’est pas tout à fait un symbole de liberté.
Notre humanité, nous la pensons fière d’occuper sa place. Au cours des âges, on l’a vue au centre de l’univers, au sommet de l’évolution et on a souffert à chaque fois qu’elle était déplacée. Aujourd’hui encore, certains la voudraient maîtresse de la nature ou bien en harmonie avec elle. Mais c’est toujours une humanité à sa place.
Et voilà que le bébé est dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour lui à l’hôtel.
Ce matin, l’affirmation du bébé emmailloté dans une mangeoire doit être pour nous un signe. Signe de ce que c’est qu’un être humain. Le bébé de la mangeoire, l’homme de la croix est un être humain, complètement. Il n’est pas un dieu du stade, un athlète, un surdoué, il n’est pas en pleine possession de ses moyens, indépendant, autonome. Il n’est pas cet archétype d’humanité que nous rêvons et par lequel nous jugeons nos frères et nos sœurs, par lequel nous nous jugeons nous même, bien souvent.
Mais ce bébé est un homme, rien de moins. De ce bébé, nous affirmons même dans certaines de nos confessions de foi qu’il est plus humain qu’aucun humain ne saurait l’être par lui-même.
Dieu rejoint l’humanité dans un bébé emmailloté dans une mangeoire. Ainsi, il n’y a pas d’archétype d’humanité, il n’y a pas d’humanité en marge, il n’y a pas de plus humain ou de moins humain. Il n’y a qu’une humanité entière avec ses bien portants et avec ses souffrants, avec ses facilités et ses difficultés, avec ses libertés et avec ses chaînes, avec ses capacités et avec ses besoins. Il y a une humanité entière et c’est cette humanité toute entière que Dieu rejoint.
Mon frère, ma sœur, toi qui fait partie de cette humanité par le simple fait de ta naissance, ce premier cadeau qui t’a été fait, c’est toi que Dieu a rejoint dans cette naissance que nous fêtons aujourd’hui. C’est pour toi qu’il est venu, pour toi qu’il est mort, pour toi qu’il est vivant. C’est toi que Dieu aime et fait vivre. C’est toi qu’il appelle à l’amour de tes frères et de tes sœurs qui partagent la même humanité, le même cadeau, les mêmes besoins.
Amen.
Prédication du 20 décembre 2009
Genèse I, 1 à 5
Jean I
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins d'balais
Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Il est 5 heure
Evreux s’éveille
J’aime l’aube. J’aime me lever tôt. Pas spécialement à cause des levers de soleil, mais parce que j’aime cette heure de la journée. L'aube est toujours un temps de commencement, de renouveau. En effet, plus encore que la fin de la nuit, l'aube est le commencement d'un jour nouveau. C'est cette nouveauté qui donne l'aurore son caractère exaltant : la vie se met en branle, tout est possible. C'est sans doute pour cela que le récit de création commence avec l'apparition de lumière.
C'est ce que nous raconte Luc avec le contraste entre les couples Elizabeth/Zacharie et Marie/Joseph, la femme stérile et le vieux prêtre d'un côté et de l'autre la vierge et son fiancé, la mémoire d'Abraham et Sara et de l'ancienne alliance et l'ouverture d'une page neuve.
Mais si Noël se vit comme une aube, si la venue de Jésus annonce un jour nouveau, pourquoi les ténèbres règnent-elles toujours sur notre monde ? Pourquoi le massacre des innocents sans cesse recommencé ? Pourquoi les décisions des princes qui déplacent des populations, sans considération des individus ? Pourquoi les enfants nés sur la paille ? Pourquoi le mal, la souffrance et la mort ? Malgré cette naissance, la nuit demeure, qu'aucune lumière de Noël ne pourra nous faire oublier. D'ailleurs, les récits bibliques n'essayent pas : Hérode dans Matthieu, l'étable dans Luc montrent bien la tragédie de cette naissance. Et Jean fait ce constat : " La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas reçue"
Bref, si nous célébrons Noël comme la Bible nous y convie, nous ne fermerons pas les yeux sur les ténèbres du monde. D'ailleurs, fermer les yeux, occulter les ténèbres n'a jamais été un moyen très efficace de les combattre. C’est en cela que notre foi est douloureuse : elle nous interdit le confort de la résignation, nous ne pouvons pas dire les choses sont ainsi et nous n’y pouvons rien, parc que croire c’est savoir que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient, c’est savoir qu’il y a un autre possible. Nous ne pouvons pas dire à Dieu notre Père "que ton règne vienne" et accepter cette emprise du mal. Nous ne pouvons pas accepter que l'aube soit la promesse d'un jour qui n'en finit plus de venir.
La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas vaincue, je crois qu’il faut tenir ensemble ces deux sens de xatalambanw : recevoir, accueillir mais aussi vaincre, dominer. Et traduit ainsi, le triste constat de Jean devient une affirmation joyeuse. Renforcée encore par le présent : si tout le prologue de Jean est au passé, c’est bien au présent que la lumière brille.
La lumière, qui est la vie, brille, les ténèbres ne l’ont pas étouffée, elles n’ont pas su être siennes, être lumineuses c’est vrai, pas encore en tout cas, mais elles ne l’ont pas faite leur, elles ne l’ont pas rendue ténébreuse. Et ce n’est pas un espoir pour demain mais pour aujourd’hui parce que la lumière est ce qui me permet de commencer.
Je voudrai souligner cette succession que nous connaissons bien et dont nous ne nous apercevons plus à quel point elle nous est étrangère. Il y eut un soir, il y eut un matin.
Puisque l’aube est le moment où nous pouvons reprendre notre activité quotidienne, il est logique d’en faire le début de notre cycle de 24h. Dans mon dictionnaire, j’apprends que le jour est la période de 24h pendant laquelle la terre fait un tour sur elle-même et que le matin est le début du jour. Très logiquement le jour commence comme on se lève.
Il y eut un soir, il y eut un matin. Premier jour. Et les juifs tiennent compte de ce refrain en faisant commencer leur journée le soir. Le jour commence à la tombée de la nuit.
C’est très beau quand on y pense, parce que du coup le chemin va de la nuit vers le jour, des ténèbres vers la lumière. Bien sûr, ce n’est pas tout à fait vrai puisque c’est un cycle, mais il est évident qu’une vision du temps qui va de la ténèbres vers la lumière ne dit pas exactement la même chose qu’une vision qui va de la lumière vers les ténèbres.
Je vois dans cette succession le même constat et la même espérance que dans l’ambiguïté du verbe xatalambanw, saisir, de l’évangéliste Jean, en y ajoutant une exhortation que Jean n’aurait certainement pas contestée.
Le constat, c’est que les ténèbres sont bien là, angoissantes, oppressantes, douloureuses et que c’est de ces ténèbres que nous partons. L’espérance, c’est que la lumière vient sur ces ténèbres. J’ai déjà développé tout ça
Mais puisque dans nos ténèbres vient l’aurore, puisque dans nos ténèbres la lumière brille maintenant, puisque le jour (au sens lumineux du terme) commence, alors l’heure n’est plus à nous blottir sur notre couche, l’heure n’est plus à nous tapir dans notre chambre. Il est temps de nous réveiller et de nous mettre à l’œuvre, il est temps de nous lever et de nous mettre en marche. Il est temps de vivre dans cette lumière.
Le réveil, le relèvement, la vie, ce sont les trois mots bibliques de la résurrection.
Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Frères et sœurs, la lumière de la vie brille sur les ténèbres de notre mort. Il est temps de nous laisser éclairer par elle, il est temps de la laisser nous montrer le chemin vers nos frères et nos sœurs.
Frères et sœurs, nous ne sommes pas au matin du grand soir à venir, le grand matin commence maintenant.
Il est 5 heure
Christ m’éveille
J’ai plus sommeil
Amen
Prédication du 6 décembre 2009
II Samuel XXII, 1 à 34
Luc XI, 29 à 36
Matthieu VI, 19 à 34
Qu’est ce qui est le plus important, le soleil ou la lune ? Eh bien, c’est la lune : en effet le soleil nous éclaire le jour, quand on en a pas besoin alors que la lune nous éclaire la nuit quand on n’y voit rien.
Dimanche dernier nous avons médité sur cette lumière qui nous rassure, aujourd’hui nous nous pencherons sur cette lumière qui nous éclaire. En effet, la fonction principale que nous attribuons à la lumière : y voir clair.
Quand nous allumons une lumière, que ce soit un plafonnier, une lampe de chevet, une frontale, une torche ou un projecteur, c’est pour savoir où l’on met les pieds, pour pouvoir lire, coudre, bricoler ou que sais je encore…
Dès lors, nous comprenons très bien pourquoi Jésus fait de l’œil la lampe du corps. En effet, je ne sais pas si l’œil est le miroir de l’âme (et je ne suis même pas très sûr de savoir ce que cela veut dire) mais je sais que c’est par mes yeux que je vois.
Or la vue est sans doute celui de nos sens sur lequel nous nous reposons le plus. On pourrait discuter sur l’ouïe. Je dirai que l’ouïe est plutôt un sens de relation. Par l’ouïe nous entrons en relation avec les autres mais c’est bien sur notre vue que nous comptons le plus dans nos tâches quotidiennes. Enfin, le but n’est pas de faire un concours entre les sens mais simplement de mesurer à quel point le coup d’œil compte dans tout ce que nous entreprenons.
Pourtant, Jésus nous prévient : l’œil peut être malade. Les ophtalmologues ne le contrediront pas je pense. Pourtant nous comprenons bien qu’ici, il ne s’agit pas d’ophtalmologie et que Jésus ne nous parle pas de cataracte, de myopie ou de presbytie… Simplement il nous rappelle que la lumière peut être ténèbres. En effet, toutes les lumières ne se valent pas, tous les éclairages ne conviennent pas. Nous n’éclairons pas notre salle à manger avec un projecteur de poursuite, votre ophtalmo vous déconseillera sans doute de lire à la bougie… Alors quel éclairage donnerons nous à notre vie ?
Il est intéressant de remarquer que Luc et Matthieu ne placent pas cette métaphore de l’œil et de la lampe au même endroit : Matthieu la situe en plein milieu d’un discours sur l’argent alors que Luc la place en réponse à une demande de miracle.
Pourtant, je crois que l’esprit est le même. Matthieu et Luc opposent Jésus à deux manières assez courantes d’éclairer notre vie.
Dans Matthieu, l’éclairage contesté est celui de Mammon, de l’argent, ou peut-être, plus largement de l’économie. Une vie éclairée par ce projecteur est vue sous la question du profit et de la perte. C’est vrai que ce sont des questions qui se posent en préambule de nombre de nos actes. Qu’est ce que j’y gagne ? Qu’est ce que ça va me coûter ? Est-ce que je vais avoir assez ?
C’est une vie que l’on passe à compter. C’est aussi une vie sous le sceau de l’inquiétude : peur de manquer, peur de perdre ce que l’on a, peur que l’autre y gagne plus que nous et que donc nous nous soyons fait avoir. Il n’est pas étonnant que le remède que propose Jésus tienne en ces mots : Je vous dis : Ne vous inquiétez pas.
Luc, lui, dénonce un autre éclairage, celui du signe, de la preuve. Jésus s’insurge contre le signe à tel point que même le signe de Jonas n’est rien d’autre que sa prédication à Ninive et non pas les trois jours passés dans le poisson. La demande de miracle des foules qui s’amassaient autour de Jésus est une demande de preuves plus encore que de merveilles et de prodiges. Avant de faire quoique ce soit, je veux être sûr que le chemin est le bon. Je demande des preuves, des certitudes. Un exemple en ce moment dans le débat sur la vaccination : nombreux sont ceux qui voudraient qu’on leur dise de manière catégorique qu’il faut se faire vacciner ou qu’il ne faut pas se faire vacciner. Comme s’il nous était impossible de faire un choix sans être convaincu que l’autre choix est forcément le mauvais. Cela pourrait être une attitude de réflexion et de curiosité, mais très vite cela devient une position de fermeture : tant que je ne suis pas sûr, tant qu’on ne m’a pas fournit de preuves, je refuse d’admettre, d’écouter. Et une fois que je sais alors je refuse que l’on remettre ce que je sais en question.
A cette attitude, Jésus oppose les ninivites et la reine de Sabba qui ont su écouter une parole qui ne venait pas de leur propre domaine.
La lampe de votre corps c’est l’œil et si votre œil est sain tout votre corps est dans la lumière. Même si cela n’est pas explicite, nous savons bien que l’éclairage que Jésus nous propose, c’est celui que chante David : Eternel c’est toi qui est ma lampe.
Oui, si nous voulons que toute notre vie soit dans la lumière, que Dieu soit notre éclairage.
Avoir Dieu pour lampe c’est d’abord savoir que nous sommes aimé. Même quand je ne le mérite pas, même quand je doute de cet amour, Dieu m’aime.
Avoir Dieu pour lampe c’est savoir que Dieu combat le mal avec nous et pour nous. Peut-être avez-vous été surpris de m’entendre lire un psaume aussi violent en pleine période de l’Avent, alors que notre cri devrait être Paix sur terre. Mais si je ne partage pas la vision guerrière de certains textes du Premier Testament, je crois néanmoins que notre vie n’est pas toujours rose, que nous sommes assaillis par toutes sortes de maux et que je peux entendre les paroles de David comme un témoignage pour moi aujourd’hui. Lorsque le mal me frappe, ce n’est pas une épreuve, ni une punition que Dieu m’enverrait, mais Dieu combat le mal, Dieu combat avec moi les maux qui m’attaquent et me détruisent.
Avoir Dieu pour lampe enfin, c’est voir tout homme et toute femme comme un frère ou une sœur. En effet, en me permettant de l’appeler Père, Dieu m’invite à voir tous ses autres enfants comme des frères et des sœurs. Et ce même si, tout comme moi, ils sont pécheurs, imparfaits, fragiles ou révoltés.
Frères et sœurs, que le Dieu qui rend la vue aux aveugles transforme notre regard, qu’il soit notre lampe et qu’il nous donne d’avoir sur notre monde la lucidité de l’espérance, du courage et de l’amour.
Amen
Prédication du 29 novembre 2009
Luc II, 8 à 14
Romains VIII, 31 à 39
Esaïe VIII, 17 à 23
Dans sa chambre, l'enfant s'éveille. Un bruit peut-être ou un cauchemar. Toute la maison dort et le matin est loin encore. L'enfant écarquille les yeux dans l'espoir de trouver ne serait-ce qu'un infime rayon de lumière et s'y raccrocher. Mais il n'y a rien que les ténèbres, les ténèbres qui avalent tout, les ténèbres qui sont bien pire que tous les monstres qui pourraient s'y tapir parce que les ténèbres eux sont bien réels.
Peut-être cette scène vous a-t-elle évoqué des souvenirs, lointains souvenirs d'enfants ou peut-être souvenir de parents. Quoiqu'il en soit c'est cette image qui m'est venue à l'esprit en lisant ces quelques mots d'Esaïe : il n'y verra que détresse obscurité et sombre angoisse.
En effet, ces quelques mots viennent nous rappeler que la première réalité des ténèbres, c'est la peur. Peur de l'enfant dans le noir, panique du claustrophobe dans un endroit clos, sentiment d'insécurité du promeneur nocturne.
Par analogie, je crois que nous pouvons parler du monde de ténèbres dans lequel nous vivons parce que nous vivons dans la peur.
Il y a nos peurs quotidiennes : peur de la maladie ou de l'agression. Il y a nos grandes peurs actuelles : peur de la précarité, des catastrophes naturelles peur de cette nouvelle forme de guerre qui s'appelle le terrorisme. Et puis, il y a cette peur sans doute plus diffuse et profonde : l'angoisse de vivre dans un monde dont nous ne tenons pas les rennes, dont nous ne comprenons pas le sens.
Bien sûr, nous ne réagissons pas tous de la même façon nous ne nous focalisons pas tous de la même manière sur nos peurs, mais la peur est là, pour chacun de nous.
Et cette peur n’est certainement pas sans fondement : Esaïe reconnaît bien que l’angoisse est justifiée et ni son message d’espérance, ni celui de l’ange, ni celui de Paul ne disent « n’ayez pas peur car il n’y a pas de danger… Mais avant de voir ce message biblique d’espérance, voyons un peu les autres réponses à nos peurs.
En effet, autour de cette peur, aujourd’hui comme à l'époque d'Esaïe, arrivent les exploiteurs de la peur : Consultez ceux qui évoquent les morts et ceux qui prédisent l'avenir, Qui poussent des sifflements et des soupirs, Un peuple ne consultera-t-il pas ses dieux? Ne s'adressera-t-il pas aux morts en faveur des vivants ? (Esaïe VIII, 19)
Ces exploiteurs n'ont pas beaucoup changé en fait.
Parmi eux, on trouve toujours ceux qui invoquent les morts, Je ne parle pas ici de roman ou de cinéma, je ne crois pas que l’imaginaire soit un danger. Bien plus dangereux en revanche me semblent les médiums, astrologues, spirites et voyants de tout poil : ceux qui font commerce de forces occultes. Puisque je peux parler aux morts, c’est que la mort n’est pas à craindre. Puisque je peux prédire l’avenir, c’est que tout est déjà sous contrôle, c’est que chacun peut, s’il le veut, se préparer et influencer demain. Et c’est terriblement tentant de se rassurer ainsi, de se noyer dans l’illusion d’un contrôle sur notre vie, sur notre destin et même sur notre mort. La Bible a toujours sévèrement condamné ces pratiques, et je ne crois pas que ce soit dans un esprit de crainte de la concurrence. En effet, elle ne les associe pas tout à fait à des idoles. Elle associe plutôt cela au fait de vouloir être Dieu à la place de Dieu, à ce refus de l’homme d’assumer la place qui lui est donné, refus qu’on appelle le péché originel. Je veux m’aventurer sur des terrains qui ne sont pas les miens parce que cela m’effraye que des terrains puissent ne pas être les miens.
Un peuple ne consultera-t-il pas ses dieux ?
Mais la voyance, le spiritisme, le new age ne sont pas nos seuls recours pour nous rassurer
Nous nous tournons aussi vers nos dieux. Cela peut-être l’idéologie politique : quoi de plus rassurant que des slogans, qu’un monde dûment catégorisé entre le bien (ceux qui pensent comme nous) et le mal et l’erreur (les autres), un monde où chaque chose est à sa place et où les solutions sont simples.
Cela peut-être aussi l’économie. Les plus riches comptent sur leur argent les gardera de tous les maux du monde. Nous, nous aimerions parfois simplement en avoir un peu plus, en nous disant que cela nous serait utile en cas de pépin. A une échelle pus globale, on a souvent tendance à croire que la crise économique est le pire de tous les maux et que si nous en sortions, il n’y aurait plus de problème. Bref, Mammon (c’est ainsi que Jésus appelle l’argent) n’a pas de soucis à se faire quant à l’hémorragie de ses fidèles…
Ca peut être aussi la machine que ce soit la voiture, l’ordinateur, nos incroyables systèmes de sécurités ou notre technologie médicale de pointe. Tous ces prodiges censés nous permettre de tenir le monde sous contrôle nous rassurent incontestablement et nous nous confions littéralement à eux.
J’ai appelé tous ceux-là des profiteurs de la peur, cela ne signifie pas qu’ils soient forcément menteurs. Beaucoup sont convaincus que leurs solutions, qu’elles soient magiques, technologiques ou politiques sont les bonnes. Mais cela n’empêche pas que ces profiteurs de peur soient mensongers.
Esaïe l’annonce, avoir recours à de telles solutions, c’est prolonger la peur. Parce que ces prétendus réconforts ne font que laisser trop de monde sur le carreau ou soulever de nouvelles peurs, de nouvelles questions. Et une peur chassée est aussi vite remplacée par une nouvelle peur. Le motif change mais la peur reste là…
Mais revenons à notre enfant et à sa peur du noir. Il a crié. Et très vite, sous la porte, il voit que la lumière du couloir s’est allumée. Il sait qu’il aura droit à des reproches, peut-être se fera-t-il gronder mais qu’importe, les ténèbres ont été vaincues, sa peur a disparu.
Quelle lumière s’allume pour nous ?
Pour Esaïe, c’est dans la Loi et le témoignage que nous la trouvons. La Loi, c'est-à-dire l’Alliance. Dieu fait alliance avec son peuple, il ne se détourne pas de nous.
Et l’ange vient annoncer aux bergers que cette Alliance est manifestée à toute l’humanité en Jésus Christ.
C’est bien ce qu’affirme Paul : une fois que je sais qui est Jésus Christ, une fois que je reconnais en lui l’amour de Dieu pour moi, aucune des catastrophes qui me tombent dessus ne peut plus me mettre à terre. Parce qu’aucune de ces catastrophes ne signifie que mon Dieu se soit détourné de moi.
Et la lumière brille dans le couloir. Pour dire « tu n’es pas seul, je suis là ». Même si elle ne nous éclaire pas encore, même si elle ne dissipe pas nos ténèbres, cette lumière chasse notre peur et nous assure que Dieu se tient à nos côtés.
Frères et sœurs, en ce temps de l’Avent que cette lumière brille pour nous et que nous la partagions avec ceux qui nous entourent. « N’aie pas peur, rien ne peut te séparer de l’amour de Dieu. »
Amen
Prédication du 8 novembre 2009
Rassemblement régional de l'ACAT Normandie
I Rois XVII, 10-16
Marc XII, 38-44
Les textes que nous venons d'entendre ne me conduisent pas à vous parler de ceux qui souffrent (ce n'est pas un mal : la plupart d'entre vous en savent plus long sur les suppliciés que moi), ils m'invitent plutôt à vous parler de vous. En effet, ces textes nous parlent d'un don dans le vide, de reconnaissance et d'espérance.
Don dans le vide, l'expression est un peu forte mais c'est bien ce qui réunit la veuve de Sarepta et celle de Jérusalem : le dérisoire de leur geste.
En effet, quoi de plus dérisoire que de partager en trois ce qui ne suffit pas pour deux, quoi de plus dérisoire que le geste auquel consent la veuve de Sarepta ? Eh bien peut-être celui qu'accomplit la veuve de Jérusalem, une offrande trois fois inutile. Le tronc rassemble les offrandes à l'entretien du temple et au service religieux dans le temple. Or, dès qu'on considère la destination pratique d'un don, ce qui compte c'est la valeur absolue de celui-ci et non pas sa valeur relative. Qu'importe si la proportionnellement à ce qu'elle a, la veuve a donné beaucoup, en fin de compte, son don ne pèsera pas lourd en terme d'utilité.
Et puis, d'un point de vue religieux, cette offrande pour le service du temple ne sert à rien non plus. En effet, juste après avoir salué son geste, Jésus va annoncer la destruction du temple. Alors décidément ces quelques centimes ne vont servir à rien.
Enfin, et je ne crois pas être trop protestant pour une célébration œcuménique en disant cela mais d'un point de vue spirituel, cette offrande n'est pas non plus utile : Dieu n'aimera pas plus la veuve pour ce qu'elle a donné, Dieu ne nous aime pas selon nos mérites. D'ailleurs, Jésus ne fait aucune mention d'une récompense qui irait à la veuve, il ne lui promet pas le Royaume, ni le salut, il se contente de montrer à ses disciples qu'en ne donnant presque rien, elle a donné plus que tous les autres.
Je crois que, souvent dans nos actions pour l'ACAT nous partageons ce sentiment de donner dans le vide. Je sais bien qu'on se répète que par leurs nombres, ces lettres peuvent tout changer, que dire aux gouvernements qui torturent qu'on sait qu'ils torturent, c'est leur mettre un frein, que des prisonniers reçoivent ces lettres et avec elles l'espoir. Mais qui n'a jamais eu un profond sentiment de dérisoire face aux lettres que nous envoyons, aux pétitions que nous signons, aux cercles de silences auxquels nous participons ? Qui ne s'est jamais dit « A quoi bon ? »
En fait, je crois que c'est une bonne chose que nous nous posions cette question car elle montre que justement ces actions n'ont pas pour but de nous donner bonne conscience, mais qu'au contraire, elles ouvrent notre conscience, elles l'élargissent. C'est une bonne chose certes, mais c'est quand même douloureux alors nous en revenons vite à affirmer l'utilité de nos actions. C'est normal, toute notre culture met la valeur d'une action dans son utilité.
Eh bien, dans le cadre chrétien qui est celui de l'ACAT, l'offrande la pauvre veuve vient nous parler d'une reconnaissance qui ne tient pas compte de l'utilité. Jésus rassemble ses disciples pour leur montrer le geste de la veuve. Cette veuve anonyme, est encore connue, reconnue, deux mille ans plus tard pour une offrande trois fois inutile.
La langue française associe reconnaissance et gratitude, c'est dommage parce que je crois qu'il y a deux réalités différentes. La gratitude implique une utilité : pour que j'ai de la gratitude envers quelqu'un, il faut que j'ai le sentiment que son action a été bénéfique pour moi. La reconnaissance en revanche n'implique pas d'utilité pour moi mais plutôt quelle place le geste prend dans celui qui l'accomplit. Il va sans dire que cette distinction entre gratitude et reconnaissance n'implique ni opposition, ni hiérarchie entre les deux. Mais la confusion est regrettable parce qu'elle nous entraîne à toujours chercher la gratitude, à toujours voir ce que nous faisons sous l'angle de l'utilité. Eh bien, en célébrant l'offrande de rien du tout d'une pauvre veuve, Jésus nous affirme que le moindre de nos geste, même le plus dérisoire, même le plus inutile est reconnu.
Le geste de la veuve de Sarepta, lui, nous parle de ce qu'il y a en amont de nos gestes. En effet, ce qui va permettre à cette veuve étrangère de nourrir Elie, c'est la promesse d'une jarre d'huile qui ne désemplit pas, d'un pot de farine qui ne se vide pas.
J'y vois une très belle image de l'espérance. En effet, comme l'espérance, c'est un don qui rend le don possible, comme l'espérance c'est un don immense qui ne paie pas de mine. Pour Elie, le prophète de l'action d'éclat qui a lancé une sécheresse sur tout le pays, qui ressuscitera un mort, qui fera s'abattre le feu du ciel, le prodige de la cruche d'huile est vraiment sans apparence. Pensez à la caverne d'Ali Baba, à côté, ce pot de farine, ce n'est vraiment pas grand chose. Et pourtant, il n'est pas besoin d'être très fort en math pour comprendre que la jarre et le pot sont une bien plus grande richesse. Il en va de même pour l'espérance : cela n'a l'air de rien, cela semble une folie et pourtant c'est une force inépuisable parce que c'est un don de Dieu. Si l'espoir s'appuie sur notre raison humaine, l'espérance, elle est un don de Dieu. C'est pour cela que nous pouvons espérer même quand, il n'y a plus d'espoir : pensez à l'espérance de la résurrection alors que le dicton dit vrai, il n'y a de l'espoir que tant qu'il a de la vie. Et l'espérance est un don qui nous permet d'agir. Au-delà de l'espoir que notre action servira à quelques uns, que nos lettres allègeront l'existence d'un prisonnier, que nos pétitions freineront un gouvernement, la source de notre action est dans l'espérance qu'un jour l'humain ne mutilera plus l'humain. Et parce que Dieu est fidèle, cette espérance ne tarira jamais.
Frères et sœurs, nourrissez-vous, nourrissons-nous de cette espérance que notre Dieu renouvelle sans cesse et sachons que, par lui, le moindre de nos actes est reconnu.

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