Une prédication de Tillich sur Marthe et Marie que je trouve très éclairante...
Luc 10, 33-42.
Les paroles que Jésus a dites à Marthe comptent parmi les plus célèbres de la Bible. Marthe et Marie sont de l’homme dans toute
l’humanité, de deux sortes de préoccupation. Marthe est préoccupée par beaucoup de choses, mais toutes choses sont finies, préliminaires, éphémères. Marie est préoccupée par une seule chose,
infinie, ultime, durable.
L’attitude de Marthe n’est pas méprisable. Au contraire ! C’est ainsi que marche le monde. C’est la force qui conduit, conserve et enrichit la vie et la culture. Sans elle, Jésus n’aurait jamais
pu parler à Marie et Marie n’aurait pu écouter Jésus. J’ai entendu une fois un sermon dédié à la gloire et à la justification de Marthe. Pourquoi pas ? Dans notre vie et, d’une manière générale
en toute vie humaine, d’innombrables préoccupations réclament notre attention, notre ardeur et notre passion. Elles sont souvent importantes pour vous et pour moi et pour toute l’humanité.
Cependant aucune n’a d’importance ultime. C’est pourquoi Jésus ne loue pas Marthe, mais Marie. Elle a choisi la meilleure part, la seule chose dont l’homme a besoin, celle qui
peut le préoccuper de façon ultime.
L’heure du culte à l’église et chaque moment de lecture et de méditation, sont consacrés à une écoute semblable à celle de Marie. Quelque chose nous est dit, - au prédicateur
comme à ses auditeurs - qui peut nous préoccuper infiniment. C’est la raison d’être du sermon : il doit éveiller une préoccupation infinie.
Que signifie être préoccupé par quelque chose ? Cela signifie que nous y sommes en jeu, qu’une partie de nous-même s’y trouve engagée et que nous y prenons part de tout notre
cœur. Cela peut encore vouloir dire davantage. Cela montre de quelle manière nous sommes en jeu, autrement dit, avec inquiétude. La sagesse du langage identifie souvent la
préoccupation et l’inquiétude. Beaucoup de chose nous mettent en jeu et nous font éprouver de l’inquiétude. Beaucoup de choses nous intéressent, et certaines nous font pitié ou horreur. Ce ne
sont pourtant pas de véritables préoccupations ; elle n’engendrent pas cette l’angoisse qui nous torture quand nous sommes véritablement et sérieusement préoccupés. Dans l’histoire, Marthe était
sérieusement préoccupée. Rappelons-nous ce qui nous préoccupe dans notre vie de tous les jours, du lever à la minute à notre coucher et au-delà, quand nos inquiétudes apparaissent dans nos
rêves.
Nous sommes préoccupés par notre travail ; c’est la base de notre existence.
Nous pouvons l’aimer ou le détester, ou l’accomplir comme un devoir ou comme une dure nécessité. L’inquiétude nous saisit dès que nous éprouvons les limites de nos forces, notre manque
d’efficacité, que nous sentons combien il faut lutter contre la paresse, ou se préserver des dangers d’un échec. Nous sommes préoccupés par nos relations avec les autres. Nous ne pouvons pas
imaginer vivre sans la bienveillance d’autrui, sans amitié, sans amour, sans communion. Nous sommes inquiets et souvent profondément désespérés à la vue de l’indifférence, du déchaînement de la
colère et de la jalousie, de l’animosité cachée et souvent empoisonnée que nous découvrons en nous et chez ceux que nous aimons. Cette préoccupation s’immisce dans nos cœurs et rend notre amour
fiévreux. Nous sommes préoccupés par nous-même. Nous-nous sentons responsables de la croissance de notre maturité, de notre ténacité dans la vie, de notre sagesse et notre vie spirituelle. En
même temps, nous recherchons le bonheur, nous avons le souci de nos plaisirs, celui d’avoir du « bon temps ». Cette préoccupation compte à nos yeux énormément. Mais l’inquiétude nous saisit quand
nous nous voyons dans le miroir de notre conscience, ou dans le jugement des autres. Nous sentons que nous pris de mauvaises décisions, que nous avons fait fausse route, que nous perdons la face
à nos propres yeux et devant les autres. Nous nous comparons aux autres et nous-nous sentons inférieurs à eux ; nous sommes alors déprimés et frustrés. Nous croyons avoir gaspillé notre bonheur
en le recherchant avec trop d’impatience, en le confondant avec le plaisir, ou encore par manque de courage au moment où il fallait prendre la juste décision qui nous rendrait heureux.
N’oublions pas la préoccupation la plus naturelle et la plus universelle parmi les vivants : se maintenir en vie. C’est la préoccupation du « pain quotidien » ! On l’avait
presque oubliée dans de larges secteurs du monde occidental. Elle est revenue en force aujourd’hui dans une grande partie de l’humanité. Elle fait disparaître la plupart des autres tant elle
absorbe l’esprit beaucoup de gens.
Quelqu’un dira: n’existe-t-il pas de préoccupations plus hautes que celles de la vie quotidienne ? Jésus lui-même n’en témoigne- t-il pas? Son émotion devant la misère des masses ne consacre
t-elle pas les préoccupations sociales qui saisissent de nos jours nombre de contemporains? Quand Jésus a été pris de compassion pour les malades et qu’il les guérit, ne consacrait-il pas la
préoccupation de tous les médecins et de tous les soignants du corps et de l’âme ? Quand Jésus a rassemblé autour de lui un petit groupe pour constituer une communauté, ne consacrait-il pas la
préoccupation de la vie sociale ? Quand il disait venir rendre témoignage à la vérité, ne consacrai-il pas la préoccupation de la vérité et la passion de la connaissance, qui deviennent l’un des
courants moteur de notre temps. Quand il enseignait les foules et ses disciples ne consacrait-il pas la préoccupation de l’enseignement et de l’éducation ? Quand il racontait des paraboles, quand
il décrivait la beauté de la nature et formulait des sentences d’une perfection classique, ne consacrait-il pas la préoccupation de la beauté, avec l’élévation spirituelle et le repos qu’elles
nous accordent après l’agitation de la journée.
Toutes ces nobles préoccupations sont-elles la seule chose dont nous avons besoin, la chose nécessaire
choisie par Marie? Ou ne sont-elles pas, au contraire la formes supérieure de la préoccupation représentée par Marthe ? Ne somme-nous pas encore préoccupés comme Marthe par beaucoup de
choses, même si celles-ci sont nobles et grandes ?
Sommes-nous réellement au-delà de l’angoisse quand les problèmes sociaux nous préoccupent et que nous prenons conscience de notre
situation de privilégiés face à la misère et aux injustices dont souffrent les masses du monde entier ? Ne sommes nous pas atterrés ? Cela ne nous coupe t-il pas le souffle? Connaissez-vous la
torture de ceux qui veulent soigner un malade et qui savent qu’il est trop tard ; de ceux qui veulent donner une éducation et qui rencontrent la stupidité, la méchanceté et la haine ; de ceux qui
doivent gouverner et qu’accablent l’ignorance populaire, l’ambition de leurs adversaires, de mauvaises institutions ou la malchance ? Voilà des inquiétudes plus grandes que celles que nous
rencontrons dans la vie quotidienne. Connaissez vous l’inquiétude liée à toute recherche honnête ? Celle de tomber dans l’erreur, en particulier quand la pensée doit explorer de nouvelles voies ?
Avez vous ressenti le sentiment de vide presque intolérable qu’on éprouve quand en retournant vers les soucis de la vie journalière après avoir admiré une grande oeuvre d’art ? Même s’il ne
s’agit pas de la seule chose dont nous avons besoin, comme le déclare Jésus quand il annonce devant la beauté du temple qu’il est condamné à la destruction. L’Europe a appris que la créativité
millénaire dont elle se vantait n’était pas la « seule chose nécessaire » ; les monuments de ces millénaires sont maintenant en ruine.
Pourquoi ces multiples choses qui nous préoccupent sont-elles en rapport avec le souci et l’angoisse ? Nous leur consacrons nos
forces, notre passion et il faut qu’il en soit ainsi, sinon nous ne pourrions rien accomplir. Pourquoi laissent-t-elles alors les profondeurs de notre cœur sans repos? Pourquoi Jésus les écarte
t-il comme n’étant rien d’ultimement nécessaire ?
Jésus montre, par ses paroles au sujet de Marie, que toutes ces choses peuvent nous être retirées. Elles sont toutes finies. Ce sont
des préoccupations finies. Dans la courte durée de notre vie beaucoup d’entres elles ont disparues, d’autres ont surgies qui disparaîtrons à leur tour. De nombreuses préoccupations du passé se
sont évanouies et beaucoup d’autres prendront fin tôt ou tard. La loi mélancolique de l’éphémère régit nos préoccupations, même les plus passionnées. L’angoisse de la fin habite les joies
qu’elles nous accordent. Les choses qui nous préoccupent, et nous avec elles, auront une fin. Un moment viendra – peut-être n’est-il pas loin – où toutes ces préoccupations ne nous préoccuperont
plus ; leur finitude nous sera révélée avec l’expérience de notre propre finitude – autrement dit, de notre propre fin.
Nous tenons à nos préoccupations préliminaires comme si elles étaient ultimes. Elles nous maintiennent sous leur emprise même nous essayons de nous en libérer. Toute préoccupation est tyrannique.
Elle réclame tout notre cœur, tout notre esprit, toute notre force. Toute préoccupation tend à devenir notre préoccupation ultime, notre dieu. La préoccupation du travail réussit souvent à être
notre dieu, comme le font aussi la préoccupation des autres ou celle du plaisir. La préoccupation de la science a réussi à devenir le dieu de toute une période de l’histoire. La préoccupation de
l’argent est devenu un dieu encore plus important. La préoccupation de la nation a été le dieu le plus important de tous. Toutes ces préoccupations finies combattent les unes avec les autres et
elles accablent notre conscience parce que nous ne pouvons pas leur faire justice à toutes.
Nous pouvons essayer d’éliminer toute préoccupation pour adopter le détachement du cynique. Nous décidons que rien ne nous préoccupera, sauf peut-être occasionnellement, mais pas sérieusement.
Nous essayons d’être détaché de nous-même, des autres, de notre travail, de nos plaisirs, du nécessaire et du luxe, des affaires sociales et politiques, du savoir et de la beauté. Finalement,
nous pouvons estimer que notre détachement a quelque chose d’héroïque. Une chose est vraie : c’est la seule alternative à la préoccupation ultime. Le détachement ou la préoccupation ultime :
voilà la seule alternative. Le cynique est passionnément préoccupé par une seule chose : son détachement. C’est la contradiction interne à tout détachement. Voilà pourquoi, il n’y a qu’une seule
possibilité, c’est la préoccupation ultime.
Quelle est alors la seule chose dont nous avons besoin ? Quelle est la meilleure part que Marie a choisie ? Comme l’histoire que nous avons lue, j’hésite à répondre, car toute réponse devient
source de malentendus. Si je réponds : c’est la « religion », on se méprendra. On croira qu’il s’agit d’un ensemble de croyances et de pratiques. Comme le montre d’autres récits du Nouveau
Testament, Marthe était pour le moins aussi religieuse que Marie. La religion peut devenir une préoccupation humaine du niveau des autres, créant de l’angoisse comme les autres ce qu’on constate
en histoire et en psychologie des religions. Il existe même des gens censés cultiver cette préoccupation particulière. On les appelle des «religionistes»! C’est une appellation très
blasphématoire, qui en révèle davantage sur la décadence de la religion à notre époque, que n’importe quoi d’autre. Si la religion est la préoccupation particulière de certaines personnes et non
pas la préoccupation ultime de tout le monde, elle n’est qu’un non-sens et un blasphème. Revenons encore à la question : Quelle est la seule chose dont nous avons besoin ? La réponse est
difficile à donner. Elle peut-être mal comprise. Même Dieu peut être changé en objet d’une préoccupation finie ; en quelque chose à laquelle croient certaines personnes et d’autres pas. Un tel
Dieu, bien sûr, ne peut nous préoccuper d’une manière ultime. C’est une personne, semblable aux autres personnes, avec lesquelles il est utile d’être en relation. Une personne comme celle-là peut
être l’objet d’une préoccupation finie, mais jamais celui d’une préoccupation infinie.
La seule chose nécessaire – c’est la première réponse et d’une certaine façon la dernière que je peux donner - c’est d’être préoccupé ultimement, inconditionnellement, infiniment. Marie l’était
ainsi. Marthe l’a senti et s’est mise en colère. Jésus a loué en Marie. On ne peut pas dire grand chose de Marie et c’est bien peu en regard de tout ce qu’on peut de Marthe. Marie était
infiniment préoccupée. C’est la seule chose nécessaire.
Si sous l’emprise et la passion de cette préoccupation ultime, nous considérons l’ensemble de nos préoccupations finies - le domaine
de la vie de Marthe - tout semble être ce qu’il était et pourtant tout a changé. Nous sommes encore préoccupés par beaucoup de choses, mais différemment – l’angoisse est
partie! Elle existe encore et elle tente de revenir, mais sa puissance est brisée. Elle ne peut plus nous détruire. Celui qui est saisi par la seule chose nécessaire a toutes les autres sous ses
pieds. Elles le préoccupent, mais pas de manière ultime. Quand il les perd, il ne perd pas la seule chose qui lui est nécessaire ; elle ne peut lui être retirée.
Paul Tillich.
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