Le christianisme vit d’une particularité unique dans le monde des religions : le Seigneur dont il se réclame appartenait à une autre religion, le judaïsme, qu’il n’a
jamais eu l’intention de quitter. L’action de Jésus visait à réformer la foi d’Israël, entreprise à laquelle les autorités religieuses de l’époque se sont opposées. C’est à l’échec de cette
réforme que le christianisme doit sa naissance.
D. Marguerat
Cela m'ennuie un peu d’écrire cette note comme un coup de gueule parce que le livre est intéressant mais il présente quand même deux faiblesses importantes : sa quatrième de couverture et son titre.
Après avoir commencé le bouquin, j'ai relu trois fois la 4ème de couv' pour finalement trouver ce qui m'avait échappé : "ce livre constitue un ensemble de première force pour appréhender une période décisive de notre histoire et de nos traditions." Je suis sûrement très inattentif mais je trouve que c'est un peu peu pour signaler qu'on a affaire à une compilation d'articles. Je n'ai rien contre les compilations (le genre a ses inconvénients et ses avantages (et vu que le livre parle de la diversité du nouveau testament, la forme est plutôt adaptée, en fin de compte) mais j'aime bien savoir ce que j'achète.
Ensuite, je ne suis pas certain que pour le grand public : L'aube du christianisme évoque la rédaction des textes qui composeront par la suite le Nouveau Testament. Or, à part une petite partie sur la recherche du Jésus historique, c'est bien le sujet des études de Marguerat rassemblées ici.
Je sais bien que ces textes du Nouveau Testament sont à peu près les seules données dont nous disposions pour essayer de reconstituer ce que dut être le christianisme primitif, mais avec ce titre, L'aube du christianisme succombe à une tentation que Marguerat dénonce dès son premier article : celle de voir le christianisme comme une invention postérieure à Jésus, créant presque de toutes pièces son personnage fondateur.
Pour être encore plus sûr de vendre, Labor et fides aurait aussi pu titrer Les confessions intimes de Megan Fox (j’exagère un peu mais il me fallait bien placer ce qui a faillit être le titre de cette note) Mais,compilation d'articles parus dans des revues spécialisées et donc un peu trop technique pour être un ouvrage de vulgarisation, L'aube du christianisme n'a pas vocation à être un best-seller, alors pourquoi ne pas le vendre pour ce qu'il est : une étude accessible à toute personne déjà sensibilisée à ce qu'est le Nouveau Testament : le rassemblement de témoignages de foi de diverses communautés confessant Jésus le Christ.
Après un survol de la recherche sur Jésus (présentée dans un ordre qui m’étonne un peu personnellement j’aurais placé l’article qui récapitule les trois recherches du Jésus historiques, avant celui qui se concentre sur la troisième recherche), Marguerat nous fait découvrir un Paul mystique, des évangélistes qui construisent un récit théologien, un Luc historien, il explicite l'opposition naissante au judaïsme, bref, il nous révèle la richesse théologique et littéraire de cette polyphonie qu'est le Nouveau Testament.
Daniel MARGUERAT. L’aube du christianisme. Labor et Fides
La particularité du lien de fraternité, c'est qu'il n'est pas suspendu à la bonne volonté des
frères.
G. Bernheim
C'est un rabbin et un cardinal qui discutent. Le livre commence comme une histoire drôle, et ça tombe bien, c'est l'humour qui permet la rencontre précise-t-il d'emblée.
Bon, je peux tout de suite jouer les esprits chagrin : Bernheim comme Barbarin ont tous les deux fortement tendance à oublier que le courant qu'ils représentent ne constitue pas à lui seul leur religion. C'est flagrant chez Barbarin qui passe de "chrétien" à "catholique" comme si les deux termes étaient interchangeables (une déformation de langage malheureusement classique chez nos frères romains). Mais Bernheim n'est pas en reste quand il parle du judaïsme de l'époque de Jésus comme si celui-ci était monolithiquement rabbinique, en oubliant les autres courants qui ont certes disparu au fil de l'histoire mais qui étaient bien trop présents lors de la naissance du christianisme pour que l'on n'en tienne pas compte.
Bon, une fois cette protestation hélas habituelle posée, l'entretien est agréable, intéressant, porte sur les sujets attendus du dialogue judéo chrétien : la foi, Jésus, la Shoah, la société, l'Islam, Israël (ah non, tiens, pas Israël. Y aurait-il un tabou ?)
Mais l'un des intérêts de cet entretien, c'est qu'alors que Bernheim cherche visiblement la confrontation, Barbarin, de son côté cherche toujours le consensus. On pourrait bien sûr dénoncer un esprit identitaire guerrier chez l'un ou une volonté hégémonique chez l'autre. Mais je crois que c'est la manifestation d'une différence bien plus profonde entre deux cultures du dialogue. Pour le judaïsme rabbinique, le désaccord est un enrichissement, une ouverture plus grande de la pensée, pour le catholicisme romain, il est une blessure. Et ce qui est merveilleux, c'est que grâce à l'humour et à l'amour, grâce à leur foi les deux hommes parviennent à dépasser cette différence pour une véritable rencontre, une rencontre qui rendra bien mieux compte de la richesse du dialogue judéo-catholique que n'importe quelle déclaration officielle.
G. Bernheim et P. Barbarin. Le rabbin et le cardinal. Edition Stock.
Le Talmud nous enseigne qu’un texte est indéfini, ouvert à des interprétations toujours nouvelles, qui ne sont garanties par aucune encyclopédie. Les interprétations les plus
diverses, philosophiques, sociologiques, politiques, linguistiques, historiques etc., n’épuisent chacune qu’une partie des possibilités du texte. Celui-ci demeure inépuisable et infiniment
ouvert. La question essentielle n’est plus : qu’est ce que l’interprétation ?, mais pourquoi y a-t-il interprétation ? « Il y a interprétation pour montrer que contrairement aux prétentions de l’idéologie, le sens se construit patiemment, qu’il ne s’identifie pas
à une vérité toute faite qu’il suffirait de s’approprier une fois pour toute pour l’imposer aux autres. » Il y a interprétation pour rappeler qu’aucune parole ne peut devenir imposition,
dogme ou vérité. Il y a interprétation pour que le texte – quels qu’en soient l’origine, le lieu théologique – ne se transforme pas en idole. Il y a interprétation, enfin, pour dénoncer les
immenses dangers de l’idée de vérité.
L’interprétation n’est pas seulement commentaire, le fait de dire autre chose et de le dire mieux. Plus essentiellement, elle met en jeu le mouvement même de penser, qui consiste précisément en l’ébranlement des institutions préfabriquées du sens, dans lesquelles toute chose à son lieu et tout moment son heure. Le commentaire talmudique est un long voyage qui invite à renoncer au besoin, souvent passionné, de tirer des conclusions, de se forger une opinion ou un jugement définitif. L’interprétation, c’est la patience du sens : pour renoncer, selon l’expression de Flaubert, à la « rage de conclure ».
M-A Ouaknin
C'est en nous faisant entrer dans le brouhaha d'une, une salle d'étude que Marc-Alain Ouaknin nous fait découvrir la tradition talmudique. Je m'empresserai d'oublier ce que sont la Guemetria , le Guezara Chava et le Mahloquet , je passe un peu vite sur les anecdotes dont le texte fourmille, pour ne retenir que ce qui fait l'essentiel et la richesse de cette tradition, une étude qui se fait dans le dialogue, dans la confrontation continuelle, jamais tranchée. Une étude qui n’éprouve pas le besoin d’en arriver à une conclusion parce que ce qui compte, c’est le mouvement. C’est l’étude qui fait tenir le monde.
C’est sans doute ce brouhaha, cette « guerre du sens » qui rapproche le plus le protestantisme du judaïsme (même si le protestantisme est sans doute bien plus profondément marqué par la pensée occidentale)
En effet, en découvrant cette tradition du Talmud, je redécouvre ce qui m’attache, malgré une théologie en fin de compte assez classique, au libéralisme protestant : le refus d’un dogme qui viendrait anéantir d’autres idées, d’autres interprétations et réduire le dialogue à néant.
La conclusion du livre vient cependant rappeler l’enjeu de cette étude : recevoir la Révélation, être en lien avec le Dieu qui se révèle. Et si cette conclusion nous rapproche encore un peu, pour nous aussi la question de Dieu ne peut qu’être celle de la Révélation de Dieu, elle nous distingue aussi : pour les juifs c’est dans la Torah que Dieu se révèle, pour nous c’est en Jésus Christ.
Mais au-delà de cette différence essentielle, Marc Alain Ouaknin vient nous rappeler la grande leçon que nous donne le Talmud : oser l’interprétation toujours renouvelée, c’est maintenir la Révélation vivante et active au lieu de la figer dans une idéologie.
Juste après avoir terminé ce livre, j’entendais une citation de François Vouga. Les chrétiens, ce sont ceux qui reconnaissent le Dieu révélé en Jésus Christ et qui discutent pour savoir ce que ça veut dire… Un talmudisme chrétien ?
Marc Alain Ouaknin. Invitation au Talmud. Flamarion.
Année Calvin oblige, les comptoirs de librairie du monde protestant ont vu fleurir moult ouvrages sur Calvin, certains ont même débordés au-delà du monde protestant.
Conférence oblige, j'en ai lu quelques uns dont voilà un court recensement.
Calvin sans trop se fatiguer. Forcément, avec un titre pareil, je ne pouvais pas résister. Mais en fait, s'il n'est effectivement pas fatiguant, le livre n'est
pas non plus spécialement plaisant, peut-être trop didactique, peut-être pas assez approfondi. Je ne sais plus. Mais si le texte ne m'a pas emballé, il reste les merveilleuses illustrations de
Mix et Remix. Grâce à elles, Calvin sans trop se fatiguer devient « Calvin en rigolant bien ».
A l’intention du pasteur réformé comme du lecteur chrétien, Calvin s’exerce à concevoir la meilleure méthode d’interprétation de la Bible (…) Il agit en pédagogue et, multipliant les sources, recourt à ce que nous appelons aujourd’hui les sciences humaines, la philologie comme l’histoire afin d’éclairer les chrétiens (…) Ce procédé remet en cause des idées établies depuis longtemps, mais Calvin en s’en émeut guère parce qu’il estime que l’essentiel est de retrouver le sens authentique d’un passage afin d’éviter les interprétations forcées ou « subtile » du texte qui confirmaient des préjugés théologiques
C. Elwood
Pas trop fatiguant non plus, le Calvin de Jean Luc Mouton, et celui-là est nettement plus agréable à lire. Une biographie qui évite l'hagiographie et (pas toujours) la
relecture psychologisante. C'est parfois un peu confus, d'après les spécialistes, mieux vaut prendre certaines données avec des pincettes mais ça n'en reste pas moins un bon moyen de faire
connaissance avec le personnage. Et puis c'est un blasphème contre la tradition d'invisibilité protestante : pensez donc, un livre de poche trouvable partout ! Mais quelle mouche a donc piqué le
journaliste de Réforme ?
Calvin appartient à une génération convaincue d’avoir retrouvé le texte biblique et son message dans sa pureté originelle. Rien ne devait pouvoir le détourner de cette vocation sacrée. D’où les combats, les coups, la véhémence de ses joutes d’intellectuels, les débats vitupérant contre toutes les dérives, portés de part et d’autre de l’échiquier confessionnel. Ses attaques contre Rome et la papauté et ses dérives « superstitieuses » n’ont d’égales que ses emportements contre les « séditieux et les illuminés » issus des courants anabaptistes. Ses adversaires, tant du côté catholique que protestant et luthérien, ne l’ont pas non plus ménagé.
Y. Mouton
Le Calvin d’O. Millet n’est pas non plus beaucoup plus fatigant que le Calvin sans trop se fatiguer (même pas 200 pages), est à mon avis bien plus intéressant,
présentant aussi bien la vie de Calvin que sa pensée, son héritage et l'origine de sa légende, noire ou dorée. Le top, ça aurait été la monographie de Millet avec les illustrations de Mix et
Remix et la diffusion du Mouton.
Le conflit séculaire qui s’installe alors entre protestantisme et catholicisme, se construit en grande partie sur l’image, blanche ou noire, des réformateurs, mais tout particulièrement sur celle de Calvin. Pourquoi celui-ci est-il d’abord un enjeu majeur dans la bataille des images qui s’installe, lui plus encore que le premier réformateur, Martin Luther ? Du coté catholique, parce que Calvin est d’origine française, et appartient au départ, politiquement et culturellement, à la France, « fille aînée de l’Eglise ». Une véritable trahison ! Parce que la réforme calvinienne assume et accomplit, aux yeux des contemporains, ce qu’il y avait d’inaccompli, de limité géographiquement et culturellement dans la réforme germanique de Luther. Calvin et le laboratoire qu’il a créé, Genève, exercent un attrait redoutable, c’est eux qu’il faut d’abord abattre. Si la réforme protestante est une rupture qui inaugure une nouvelle manière d’être chrétien, la réforme calvinienne ajoute à cela, une nouvelle manière d’être membre de l’Eglise et de la société, nous dirions aujourd’hui d’être au monde et d’être européen. Avec Calvin, le temps et l’espace de l’occident chrétien ne sont plus les mêmes.
O. Millet
Enfin, le Jean Calvin (l'originalité du titre me confond) d'Olivier Abel nous lance dans un genre nouveau : la biographie philosophique. Pour reprendre un mot de Guylène
Dubois, de l'Arrêt aux pages (c'est pas de la pub,c'est du copinage), Abel "fait exploser Calvin", chaque évènement relaté, chaque aspect de la pensée présentée devient prétexte à un réflexion
qui conduit Calvin bien au-delà de ses frontières théologiques, temporelles, ou géographiques. Sous la plume d'Abel, Calvin s'ouvre sur l’éducation, la conflictualité, le désenchantement du
monde…
Calvin définit sa position en s’opposant à ceux qui y voient une présence lourdement réelle du corps et du sang du Christ, mais aussi à ceux qui n’y voient qu’un signe vide, une convention arbitraire. Les sacrements sont « un signe extérieur par lequel notre Seigneur nous représente sa bonne volonté », et c’est pourquoi « notre confiance ne doit pas s’arrêter aux sacrements et la gloire de Dieu ne doit pas leur être transférée. Si les sacrements, c'est-à-dire pour Calvin, le Baptême et la Cène, son des signes, l’unité d’une chose sensible et d’une réalité spirituelle, il faut souligner à la fois l’absence de cette réalité, la distance infranchissable, et la donation présente, la re-présentation. En nominaliste adroit, Calvin l’appelle une métonymie. Si les signes humains, qui ont plutôt figures des choses absentes que enseignes et marques des présentes, prennent le nom de celles-ci […] chaque fois que tu trouveras ces formes de parler que le pain est le corps […] qu’il te souvienne de reconnaître que le nom de la chose supérieure et plus excellente est transférée à la chose inférieure selon la coutume ordinaire de l’Ecriture ». On peut dire que c’est encore une relecture de Platon, mais c’est déjà une théorie moderne du signe. Le signe en soi n’est rien sans l’intention significative qui lui donne son sens, sans la parole qui le remet dans un arc plus large et l’adresse : l »le pain n’est pas sacrement, sinon au regard des hommes auxquels la Parole s’est adressée. ». Le Signe n’est rien en soi , il n’a de sens que pour nous : « l’eau du baptême n’est point changée en soi, mais quand la promesse y est ajoutée, elle commence de nous être ce qu’elle n’était pas ». Et là encore se trouve l’important : « La vertu de la parole qui est au sacrement réside non pas en ce qu’elle est prononcée, mais en ce qu’elle est crue et reçue ».
O. Abel
Cette liste est loin d'être exhaustive et les ouvrages qui n'y figurent pas sont certainement dignes d'intérêt. Seulement je ne les ai pas lus.
C. ELWOOD et Mix et Remix : Calvin sans trop se fatiguer. Labor et Fides
J-L MOUTON : Calvin. Folio
O. MILLET. Calvin. Un homme, une œuvre un auteur. Infolio
O. ABEL : Jean Calvin. Pygmalion
Pour comprendre
à quel point nous sommes ici devant un écrit théologique, et non point devant des « visions » ou des explications sur la fin des temps, ou des proclamations politiques, il suffit de considérer
l’importance du « Je ». Tout le long de notre texte, c’est Jésus Christ en tant que Seigneur, et le Dieu de Jésus Christ qui parlent à la première personne soit pour nous dire qui est Jésus
Christ (« Je suis le Premier et le Dernier » : proclamation qui ouvre l’Apocalypse) soit pour nous dire ce qu’il fait (« voici, je fais toute chose nouvelle » : proclamation qui clôt
l’Apocalypse). Et dans chaque section, ce n’est pas le spectaculaire qui est important : celui –ci est seulement, soit l’environnement, soit l’illustration, soit la parabole, soit l’allégorie de
ce que fait, de qui est le Seigneur. Ce n’est pas l’Eglise dans les sept lettres qui est le centre d’intérêt, c’est le Seigneur de l’Eglise, celui qui la conduit et la juge. Ce n’est pas les
cataclysmes dans le monde qui sont la Révélation, mais que Dieu est celui qui « fait vivre et qui fait mourir ». Ce n’est pas la destruction de la puissance du Monde qui est significative, mais
bien le fait que Dieu est plus puissant que toutes les puissances ; ce n’est pas la Jérusalem céleste qui doit nous intéresser, mais l’amour que Dieu manifeste à toute sa Création en
l’accomplissant dans cette Jérusalem. Autrement dit, parce que nous avons une curiosité malsaine, une compréhension déficiente, parce que nous sommes toujours attirés vers le spectaculaire et
l’émotionnel, nous nous intéressons en général dans l’Apocalypse à ce qui n’est qu’une enveloppe, et lorsque bien des commentateurs ont employé la méthode allégorique, ils n’aveint pas tout à
fait tort, en ce qu’il y a en effet allégorie, mais ils se trompaient quant à son objet : toute l’Apocalypse est une allégorie de Dieu et de son œuvre : rien d’autre.
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