Maintenant, je ne peux plus rien faire. Il ne me reste que des souvenirs et les derniers
sont très beaux
Jacqueline G. Quelques jours avant sa mort
Nous ne l'appelions ni mamie, ni mémé, ni grand-mère. Elle était Jacqueline. Tout simplement. Tout simplement, l'expression la défini bien...Dans le grand appartement de la place Carrière, la
vieille dame ne prenait certes pas beaucoup de place mais elle aimait que l'appartement soit plein, elle aimait accueillir et c'était un plaisir. menue, discrète, elle n'était pas éffacée pour
autant. Si elle laissait son mari sous le feu des projecteurs, elle savait aussi lui rabiasser parfois son caquet, ainsi que celui de ses petits-fils, une capacité de sarcasme qui pouvait sembler
dure par contraste avec son image de grand mère gateau. Et pour tout dire, je l'ai vu au moins une fois injuste poussée par son amour pour les siens. Mais je n'ai pas besoin qu'elle ait été une
sainte pour l'aimer. elle était bien mieux que ça : elle était ma grand mère et pour moi, pour chacun d'entre nous elle a merveilleusement tenu ce rôle...
La veille dame ne prenait pas beaucoup de place mais j'ai peur du vide qu'elle laisse dans l'appartement de la place Carrière. Pourtant, pas de révolte avec ma tristesse, Jacqueline est
morte, rassasiée de jour. Moi, j'aurai bien pris une ration supplémentaire, mais dans mon coeur pas de vide, seulement des souvenirs, épais et chauds comme des pulls tricotés maison.
Moi si j'étais l'bon Dieu
je crois que je serais pas fier
D'accord on fait c'qu'on peut
Mais y a la manière
Jacques Brel. Fernand
Ami lecteur, toi qui veux voir le pasteur comme un modèle de piété, ne t’attarde pas à lire cette note.
Et toi mon parent qui passerait ici, ne te scandalise pas de me voir faire de la théologie dans notre deuil, ici ma foi et ma tristesse s'expriment.
Il n'a pas de quoi être fier le Bon Dieu des images d'Epinal... . Et contre ce barbu céleste, je veux jeter des pierres et crier qu'il y a des choses qui ne se font pas. Que je ne devrais
pas avoir à expliquer à ma fille que notre amour n'empêche pas les gens de mourir. Que ma grand-mère ne devrait pas ce soir pleurer son fils aîné, ni ma tante son mari, ni mes cousins leur père.
Que 62 ans c'est beaucoup trop tôt, qu'on veut voir grandir nos petits enfants. Que le cancer est une saloperie que rien ne justifie...
Face au barbu céleste, c'est assez facile. Mais que dirai-je face au Dieu en croix ?
Pourtant, la croix ne me fera pas taire, pas plus qu'elle ne mettra de baume sur mon deuil. Parce que la croix n'a pas pour rôle de fermer la bouche à ceux qui souffrent et pleurent. Bien au
contraire, elle est leur cri et leur révolte. Avec nous et pour nous elle dit le scandale et l'absurdité de la mort.
Demain viendra le temps de la mémoire et du réconfort. Plus tard, viendra le temps de l'espérance.
Mais aujourd'hui, le Dieu crucifié gronde et pleure avec moi que non, ce n'est pas la vie, que cette maladie et cette mort n'ont aucun sens. Je ne sais pas si cela me soulage ou m'apaise, je sais
simplement qu'avec le Dieu pendu au bois, je suis libre de dire que j'ai mal et que je ne comprends pas...
Je m'en aperçois grâce aux très gentils mails d'encouragement que je reçois ces
temps-ci (je n'y réponds pas toujours mais, vous qu'y m'écrivez, soyez persuadés que vos messages me sont précieux), je n'écris pas beaucoup ces temps-ci. Plusieurs facteurs expliquent cela. L'un
de ces facteurs, c'est ma plongée dans La Dogmatique de Karl Barth qui ralentit considérablement ma lecture d'autres oeuvres de théologie et, par voie de conséquence de notes de lecture. Et ça
risque de durer un bout de temps : j'en suis au 4eme tome d'une oeuvre qui en compte 25... J'hésite un peu à vous inonder d'extraits, Miettes de théo n'a pas vocation à devenir un lieu si
sérieux. Mais bon, vous y aurez sans doute droit de temps à autre.
En effet, quand je suis entré dans le ministère, un de mes collègues à la retraite me
disait : "Tu es libéral ? Bah, c'est un passage obligatoire vers le barthisme..." Eh bien, je dois bien reconnaître qu'il avait raison... Restons méfiant vis à vis des étiquettes théologique, je
garde une hostilité profonde à l'égard de la notion de dogme, je reste attaché à une lecture libre et critique de la Bible et donc assez proche d'un certain libéralisme. Mais je me retrouve
profondément dans la pensée de Karl Barth et notamment dans ce qui me paraît être son opposition la plus essentielle à ce qu'il appelle le néo-protestantisme : le refus et la condamnation de
toute concession à l'humanisme...
Certains ricaneront sans doute en me rappelant que quand je lis Ellul, je me sens
"ellulien". Ce n'est pas faux mais je soupçonne Ellul d'être barthien...
Mais qu'importe ces adjectifs, ce qui compte, c'est que je lis quelque chose qui me
passionne.
Et puis je compte bien continuer à sévir ici en
réduisant des concepts complexes à leur forme la plus élémentaire (ça, c'est pas Barth, c'est une citation de Buffy contre les vampires (le titre auquel vous avez échapper : BB : de
Barth à Buffy))…
Cette note aurait du être mise en ligne hier. Mais le calendrier et moi...
Quand ma maman s'interroge sur les causes de mon protestantisme, elle va chercher du côté de l'esprit de contradiction qui a marqué mon enfance et mon adolescence (j'ai hélas beaucoup vieilli).
Elle évoque aussi un épisode dont l'authenticité me paraît douteuse : j'aurai, pendant un mariage, fait pipi sur une statue de la Vierge.
Mais ma maman omet une piste : j'ai été élevé par une gériâtre. Il se pourrait bien que ce soit d'elle que me vient la conviction que l'on peut tout recevoir sans le gagner, sans le mériter,
parfois même sans l'accepter (NB je ne parle pas ici d'acharnement thérapeutique mais seulement de soins et d'attention). Il se pourrait également que ce soit à elle que je dois ma certitude
qu'une oeuvre n'a pas besoin d'être utile pour être bonne et nécessaire...
Merci de ne pas chercher d'intention polémique dans cette note. C'est juste un clin d'oeil en guise d'hommage.
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