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Articles avec #idole tag

Rahan et la fabrique des idoles

1 Février 2017 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théo en culture, #Petite théologie pas très sérieuse, #Rahan, #Idole, #libre-pensée

Rahahaaaaaha ! Un cri s’élève dans la forêt préhistorique, Rahan a sauvé la veuve et l’orphelin, il a libéré un village, ou vaincu une dinosaure surgi accidentellement du fond des âges.

Dans les pages de Pif-Gadget puis dans son propre magazine, Rahan, fils de Craô et des âges farouches, allait au secours de Celles et ceux qui marchent debout  (les humains, hein pas les échassiers) et inventait la dynamite, l’élastique, la loupe ou Internet (ah non, en ce qui concerne le dernier, Rahan n’y est pour rien, il paraît que c’est François Fillon… Pour les trois premiers, je vous jure que c’est vrai, c’est dans les bédés).

Je me rappelle qu’en grandissant, j’avais été gêné par l’image de ce grand athlète blond qui venait aider des peuples petits et plus ou moins bronzés à se civiliser, mais force est de reconnaître que là, Rahan s’inscrivait dans une vieille tradition culturelle…

En dépit de ce hiatus, le message profond de Rahan, c’était la fraternité humaine, la foi indéfectible en la vertu du progrès scientifique et technique et, à peine masqué,  l’anticléricalisme. En effet, à une exception près (de mémoire de filsdecrâophile), quand Rahan rencontrait un sorcier (un prêtre, donc), celui-ci était l’ennemi. En effet, dans la construction sociale des âges farouches (et de Pif-Gadget), le sorcier/prêtre abuse de la crédulité du village alors que le scientifique met son observation de la nature au service de la collectivité.

Mais le comportement de ce sceptique avant la lettre (au sens propre) est assez intéressant...

 

Rahan commence sa carrière de voyageur en courant après le soleil et c’est très agaçant pour lui car tous les matins, le soleil se lève derrière lui. Bon, comme il est malin, il ne passe pas son temps à faire des allers-retours, il va à la recherche de la tanière du soleil. Jusqu’au jour où observant une course de pirogue autour d’une île, il comprend que le soleil tourne autour de la terre et qu’il ne sert à rien de rechercher sa tanière.

Au lieu de se poser pour écrire une thèse fondatrice du géocentrisme (je peux ironiser tant que je veux, mais Rahan, c’est très bien pour comprendre que la lutte entre héliocentrisme et géocentrisme, c’est une lutte de conceptions scientifiques bien plus qu’une lutte entre science et foi), Rahan va continuer ses voyages. A l’aveuglette ? Non, dorénavant, tous les matins, il fait tournoyer son coutelas d’ivoire pour qu’il lui indique la direction où aller. Et, quels que soient les obstacles (océan, falaises infranchissables, marais mortels), Rahan va suivre la direction indiquée par ce morceau d’ivoire (parfois en l’engueulant, quand même)

Et là, précisément parce qu’il dénonce toute superstition, Rahan devient semblable au fabricant d’idoles tel que le dépeint Esaïe

 

Il se coupe des cèdres, Il prend des rouvres et des chênes, Et fait un choix parmi les arbres de la forêt ; Il plante des pins, Et la pluie les fait croître.

Ces arbres servent à l’homme pour brûler, Il en prend et il se chauffe. Il y met aussi le feu pour cuire du pain ; Et il en fait également un dieu, qu’il adore, Il en fait une idole, devant laquelle il se prosterne.

Il brûle au feu la moitié de son bois, Avec cette moitié il cuit de la viande, Il apprête un rôti, et se rassasie ; Il se chauffe aussi, et dit: Ha ! Ha ! Je me chauffe, je vois la flamme !

Et avec le reste il fait un dieu, son idole, Il se prosterne devant elle, il l’adore, il l’invoque, Et s’écrie : Sauve-moi ! Car tu es mon dieu !

Esaïe 44, 13-17

 

En fait, à l’insu sans doute de Lecureux, en obéissant à son coutelas, en lui parlant, Rahan devient figure de cette humanité qui,  alors qu’elle se veut esprit fort et libre - précisément lorsqu’elle se veut esprit fort et libre - forge ses propres chaînes, s’entrave à des idoles dont elle connaît tous les secrets de fabrication, se rend esclave de ses propres outils ; une humanité qui, pour se libérer d’une puissance extérieure à elle-même, préfère se soumettre à des dieux qu’elle s’est fabriquée.


Et Esaïe de conclure “Ils n’ont ni intelligence, ni entendement”

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