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Le Verbe

13 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George et Chantal Crétaz Publié dans #Bible, #Jean, #Verbe, #Témoignage, #Jean le Baptiste

Le Verbe

Prédication à deux voix sur Jean 1, 1 à 18

Après la lecture d’un tel texte, on aurait envie de ne rien dire, de l’écouter se distiller en soi, tant la beauté, la profondeur poétique le tiennent à distance. C’est un texte d’une grande simplicité par sa forme d’expressions emboîtées ou qui se répondent comme le rythme d’un poème, d’un chant dans lequel une géographie cosmique porte la voix de Dieu vers le cœur de l’homme, vers le monde ; une hymne qui emmêle le temps que la chronologie veut rationaliser. C’est un texte d’une difficulté certaine parce qu’ill nous est connu pour ne pas dire familier (les catholiques plus âgés et ceux qui le furent l’ont entendu à la fin de chaque messe jusqu’à la fin des années 60) ; difficile aussi parce que l’on pourrait ne rester qu’à la surface poétique de l’écoute, se satisfaire des émotions qu’il provoque, et en être heureux.

Il faut pourtant tenter une parole car ces 18 versets, que nos bibles appellent « Prologue », constituent un concentré de ce qui va suivre, l’Evangile de Jean, la révélation de l’identité de Jésus-Christ, cette Bonne Nouvelle à annoncer à tout homme. Et si nous lisons ce texte dans la liturgie, c’est qu’il nous convoque à la rencontre du Christ. Nous n’en ferons pas le tour maintenant, peut-être jamais ; toutefois nous pouvons défricher quelques champs que vous saurez ensemencer et moissonner.

« Au commencement » ! Cela commence bien, si je puis dire ! Immédiatement, nous voilà plongés dans la fresque de la création du monde et non dans la Palestine du 1er siècle, à l’époque romaine avec son César Auguste et son histoire de recensement, comme le font des récits d’autres évangiles.

« Au commencement », nous sommes aux 1ers mots du 1er verset de la Genèse.. … Vous connaissez tous la suite de ce verset ! Sauf que Jean ne raconte pas la création du ciel et de la terre. Ou plutôt si ! Il raconte bien la geste de Dieu créateur mais il ne s’agit pas d’une redite, d’une paraphrase, ni d’un conte arrangé pour mieux dire aux enfants. Par petites touches successives de mots différents ou au contraire de mots identiques qui résonnent en nous avec la Genèse, il nous entraîne dans une fresque plus large, compressant les temps historiques ou plutôt les abrégeant, pour mieux révéler qui nous intéresse ici.

« Au commencement était le Verbe », c’est quoi le Verbe ?

EN grec, il s’agit du logos, qui se traduit par parole ; mais la banalisation de ce mot dans notre langue empêche d’entendre toute la dimension de son contenu. Le Verbe à la fois indique l’acte de parler et l’action sous-tendue, le devenir.

Ce 1er verset est troublant. En 4 expressions, qui toutes expriment l’être, disent la relation à Dieu de ce mot Verbe. Vers D, Dieu, vers Dieu. Avec un petit résumé des 3 premières avec le v 2 : « il était au commencement vers Dieu ». Il faut avouer que ce n’est pas très clair ; et comme je connais la suite je peux même dire qu’on manque de lumière. Toutefois, on peut noter qu’un commencement n’est pas l’origine. L’origine des commencements, du commencement est cachée. On note aussi que le verbe existe en lien fort à Dieu tout en restant distinct, l’un et l’autre ne se confondent pas. L’évangéliste procède par révélation successives pour répondre à cette question qu’est-ce que le verbe ?

Avec le verset suivant, la question devient plutôt qui est le verbe ? Et il est tentant de répondre qu’il s’agit du créateur dans son œuvre de création.

Tout fut par lui

Et sans lui rien ne fut

de ce qui est advenu.

Car dans la Genèse, c’est en effet la parole de Dieu, le verbe qui crée. Par sa Parole, Dieu fait advenir ce qu’il crée. Avec cette notion « d’advenir » si forte dans la genèse c’est tout le déploiement, le développement de ce qui est créé qui arrive à nos yeux et oreilles.

Ceci ne devrait pas nous surprendre, car tout ceci a été possible car procède de la vie indissolublement présente dans le verbe qui est Dieu. On a l’impression de voir une poupée russe présenter ses emboîtements.

Avec la vie, entre en scène l’humanité ! Pas de n’importe qu’elle manière. Pas comme dans la Genèse !

Et la vie était la lumière des hommes. Voici la lumière qui permet la vie dans la création justement ! La vie n’est guère possible sans lumière. Dire que la vie est lumière des hommes introduit un peu plus que les notions concrètes. Quand on revient au texte de la Genèse, on lit que la lumière advient sous l’effet de la parole de Dieu. Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ! Dans ce récit, c’est même la première parole de Dieu et elle précède la lumière. C’est même la seule œuvre de Dieu qui n’a pas autre chose à faire que d’être ! le firmament sépare les eaux, la terre produira, les luminaires président au jour et à la nuit et servent de calendrier etc… La lumière n’a qu’à être, Et Dieu la trouve Bonne ! « que bonne » dit même l’hébreu !

La vie était la lumière des hommes

Je reste un instant sur cette lumière parce que Jésus dira de lui-même dans ce même évangile qu’il est la lumière du monde « Tant que je reste dans le monde je suis la lumière du monde » (Jn 9,5)

La lumière, comme nous l’avons entendu également dans le psaume 19, est silencieuse. La 1ére œuvre de la parole de Dieu n’a pas de voix ou ne fait pas de bruit. Elle est aussi impalpable et n’est pas à proprement parler une matière.

La lumière on peut ne pas la voir tant que l’on n’est pas dans l’obscur.

Et la lumière dans les ténèbres brille,

Et les ténèbres ne l’ont pas saisie.

On passe d’un sens concret à une dimension spirituelle.

Les ténèbres n’ont pas pu la réduire à leur pouvoir de mort et l’autre sens du mot saisir en langue française, « comprendre », existe aussi en grec. Les ténèbres n’ont ni compris, ni pu détruire la lumière.

Il y a un parallèle avec la mention du verset 11 « Il est venu chez soi et les siens ne l’ont pas accueilli » « Les siens » n’ont pas vu la lumière à recevoir !

On pense à la rencontre de Jésus et de Nicodème dans le 3e chapitre : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont aimé les ténèbres plus que la lumière » (Jn 3, 19)

Si je relis que « la vie est la lumière des hommes » je peux entendre que la mort est la ténèbre des hommes. A cette étape du texte, il semble que le lecteur a quitté définitivement le cosmos pour naître à une autre expérience celle d’un combat : différencier la lumière des ténèbres ? Qui le guiderait pour reconnaître la lumière ?

ERIC

Voilà que dans cette aventure cosmique, un homme apparaît, un nom connu des lecteurs de la Evangile, une figure historique célèbre : Jean, dit le Baptiste.

Et avec cette apparition de Jean, le lecteur découvre que tout ça ne se passe pas dans il y a très longtemps, dans une galaxie très très lointaine. Il n’est plus ici question seulement de l’origine ou du temps mythique du début de l’humanité. Ce verbe créateur, cette lutte entre les ténèbres et la lumière, c’est bien dans notre histoire, dans notre quotidien que cela se produit ! Nous avons tellement l’habitude de renvoyer Dieu aux extrémités premières et dernières, à l’aube des temps ou au commencement de notre ère que nous oublions que l’un des aspects de l’incarnation, c’est que Dieu se rend présent dans notre temps.

Mais Jean le Baptiste n’est pas qu’un repère historique, c’est aussi un témoin. C’est une règle dans l’Israël du premier siècle et ce devrait peut être une règle universelle : nul ne témoigne de lui-même, en tout cas, pas de manière probante. Ainsi, non seulement le verbe, qui est Dieu, entre-t-il dans notre histoire mais il se plie à nos usages, il nous rejoint dans nos convenances. Dieu ne rayonne pas de lui-même, il suscite des témoins, je dirais : l’épiphanie, le rayonnement, se fait au risque du témoignage.

Oui, c’est un risque, même lorsque le témoin est Jean le Baptiste. « Ce n’est pas lui qui était la lumière » Cette précision de l’évangéliste nous renvoie bien sûr au conflit entre les premiers chrétiens et les disciples de Jean le Baptiste. Ceux-ci faisaient sûrement remarquer aux premiers chrétiens que Jean avait baptisé Jésus et non pas le contraire. Mais au-delà de cette querelle historique, nous sommes bien mis devant le risque de confusion entre le témoin et ce dont il témoigne.

Avec Jean le Baptiste, le témoin détourne vers lui le respect dû à celui qu’il annonce. Inversement, aujourd’hui, nous ne comptons plus les cas où la faiblesse des croyants (leur violence, leurs jugements, leur hypocrisie) fait de leur témoignage un contre-témoignage. Enfin, comment ne pas évoquer notre tentation constante en tant que chrétiens et en tant qu’Églises de finalement témoigner de nous-même, de vouloir montrer au monde comme c’est moral ou comme c’est cool ou comme c’est riche d’être chrétien (ou catholique ou parpaillot ) au lieu de témoigner de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.

Avec ce risque du témoignage, nous sommes bien confrontés à ce mystère que Jean évoque sans le résoudre : « les siens ne l’ont pas accueilli »

L’énigme des ténèbres, du non de l’homme au verbe de vie, l’énigme du mal n’est pas résolue. En revanche, le prologue de Jean annonce clairement que ce mal est vaincu.

Tout d’abord, malgré tous les dangers du témoignage, malgré les incompréhensions, Jean rend témoignage à la lumière. Et cette vraie lumière, ce Verbe vient engendrer des humains nouveaux, des enfants de Dieu. Même si nos incompréhensibles ténèbres nous empêchent d’accueillir la lumière, le Verbe nous fait naître de nouveau, il nous engendre enfants de Dieu. Cette nouvelle naissance ne dépend pas de nos qualités propres, ni de notre bon vouloir, elle n’est pas notre victoire sur les ténèbres. Notre nouvelle naissance, c’est la victoire du verbe de vie sur les forces de la mort. Et ce n’est pas pour rien si son témoin s’appelle Jean, c’est-à-dire « Grâce »

Comment le verbe remporte-t-il cette victoire ? En venant habiter parmi nous, en plantant sa Tente parmi nous, en entrant dans notre histoire humaine, en se pliant à nos conventions, bref, en se faisant chair. La grande gloire du Verbe créateur c’est de s’être fait chair, c’est de nous faire siens en devenant l’un des nôtres.

Chantal.

Ici, la chair est à entendre comme l’être vivant, l’homme tout entier avec sa fragilité et sa faiblesse. (cf is 40,5-7 l’homme c’est de l’herbe qui sèche mais la parole de dieu subsistera à jamais). Dans les lettres de Paul le mot prend un autre sens ; pour lui la chair est pesante et s’oppose à l’esprit.

« Le Verbe fut chair » : l’usage du passé simple en français indique ce temps choisi en grec par l’évangéliste pour dire un surgissement. Le verbe s’incarne en un être vivant. Cela contraste avec la répétition du verbe être à l’imparfait 1er verset ; 4 fois « le Verbe était » avec cette notion de durée.

Et il a planté sa tente parmi nous. Ce verset est traduit souvent dans les bibles par l’expression « et il a demeuré parmi nous » C’est le sens mais, bien entendu, dans l’original il s’agit bien de planter sa tente. Je ne sais pas si les traducteurs ont eu peur que les lecteurs voient un camping sauvage, ou organisé en bord de plage pour des estivants peu argentés ou aimant vivre près de la nature ? Peut-être ! Mais c’est dommage car cette expression nous renvoie encore à l’histoire immémoriale d’Israël.

Pour le peuple, dans le désert de l’Exode, la tente est la demeure fragile et non pérenne qui est le lieu de la présence de Dieu, quand il pérégrinait avec son peuple, au milieu du peuple, Dieu avec lui. C’était le lieu aussi de la rencontre avec lui. On l’appelait d’ailleurs « la tente de la rencontre ».

Evoquer cette tente plantée, dressée, tenue, c’est rappeler le temps où non seulement Dieu était présent dans son peuple, mais encore c’est rappeler que le peuple lui faisait place au milieu de lui et l’y honorait dans sa gloire. Les siens l’accueillaient, alors.

Cette période de l’histoire d’Israël est évidemment idéalisée, déjà dans l’AT, pendant l’exil à Babylone mais également pendant la période de l’écriture de l’Evangile de Jean. Elle continue d’être rappelée lors des fêtes juives de Soukkhot, la fête des Tentes. C’est dire la puissance de cette image

Le temple de Jérusalem a remplacé la tente ; Cet unique sanctuaire fut le lieu de l’unité du peuple, de sa fidélité contre les idoles et celui du rassemblement pour les grandes fêtes de pèlerinages. Il finit par devenir aussi symbole du dévoiement de la foi, et du clergé. Il y a une tension vive entre la tente et le temple. L’évangéliste affirmera que le vrai et unique temple de DIEU parmi les hommes, c’est Jésus lui-même.

Nous avons contemplé sa gloire,

Alors que le Verbe était présent dans le monde sans être vu ni reconnu (v 10 et 11) voilà qu’ici la gloire de sa présence se manifeste devant des témoins qui l’ont reconnue.

Gloire qui lui vient du Père comme unique-engendré

Plein de grâce et de vérité.

La gloire, c’est l’attribut par excellence de Dieu. Ici, elle surgit dans une filiation filiation, le Verbe a un Père, il est engendré comme l’humanité et il est même l’unique engendré, le fils unique qui a part à cette gloire.

C’est quoi la gloire ? Qu’ont-ils contemplé ? Qui sont c’est « nous » qui débarquent dans le texte soudain ? Les témoins. Il y a des témoins de cette gloire ! la contemplation va par la gloire à l’unique engendré qui présente aussi les attributs de Dieu : plénitude, grâce, vérité ! Trois gros mots.

Nous apprenons ainsi en un seul verset que le verbe est cet unique engendré, en qui les témoins reconnaissent tous les attributs de Dieu, nommé Père.

L’interprète, soit l’exégète.

Cet unique-engendré par Dieu, ne vient-il pas nous manifester qui est Dieu, dans sa totale altérité. ? « Nul ne l’a vu, jamais » Ne vient-il pas nous dire que Dieu ne se réduit pas à « faire danser les mondes, les astres, les saisons » comme dit le cantique. L’évangéliste ne nous dit-il pas que Jésus, parce qu’il est Christ, est le seul homme par qui nous autres hommes, nous pouvons approcher Dieu sans jamais pouvoir l’enfermer dans nos mots, nos images, nos conceptions, nos prédications et autres exégèses, ni même dans la beauté du monde, sa création que nous contemplons.

Dieu, le Tout Autre, éclate en sa gloire par Christ que nous appelons Seigneur, en ce partage du pain et du vin, mort et ressuscité pour nous ; nous autres qui sommes devenus témoins de cette gloire-là, si divinement humaine.

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