Le peu et le possible

Publié le 13 Novembre 2018

Le peu et le possible

L'histoire d'Elie et de la veuve nous conduit à nous interroger sur nos fragilités et sur notre rapport au manque.

I Rois 17, 8-16

 

Une pauvre veuve ramassant du bois, un enchanteur incognito, un test de générosité, un objet magique en récompense et une comptine facile à retenir, finalement, on aurait du demander aux enfants de rester un peu plus longtemps pour écouter le conte.

Le problème de cette lecture, c’est qu’une fois que l’on a loué Dieu pour le miracle de la cruche et du pot de farine, nous n’avons plus grand-chose à tirer de ce récit. Les personnages sont pour nous des modèles inaccessibles, nous n’avons pas la puissance d’Elie, nous n’avons l’abnégation, le sens du sacrifice de la veuve de Sarepta. Bref, à part nous faire nous sentir tout petit, à part une belle histoire à raconter à nos enfants ou à nos petits-enfants, cette lecture de la rencontre avec Elie et la veuve de Sarepta.

Alors, je vous propose une autre lecture, une vision un peu plus acide des personnages, parce que je crois que la Bible nous tend un miroir plus souvent qu’elle ne nous propose un modèle.

 

A tout seigneur (autoproclamé) tout honneur, commençons par Elie. En lisant le cycle d’Elie, je suis toujours frappé par l’impulsivité d’Elie et par les efforts que Dieu déploie pour le calmer, pour le rendre plus humble. L’histoire d’Elie telle que la Bible est l’histoire d’un apprentissage, Elie apprendra l’échec de la force, il apprendra la douceur de Dieu, il apprendra l’humilité.

 Dans cet épisode, Dieu envoie Elie, qui faisait la leçon au roi Achab, se réfugier auprès d’une veuve étrangère. Bref, l’interlocuteur, et même le juge du roi, est envoyé auprès d’une femme étrangère, une veuve, bref une laissée pour compte. Et il n’est pas envoyé auprès d’elle pour lui porter secours, il est envoyé auprès d’elle pour qu’elle lui porte secours.

          Mais quand Elie arrive chez la veuve, ce n’est pas en lui disant, je suis celui dont Dieu t’a ordonné de s’occuper, il arrive en donnant des ordres, il arrive en exigeant de passer le premier. Oh, il y met les formes, on peut lui reconnaître cela. Mais enfin, c’est plus en colon qu’il arrive qu’en mendiant, qu’en bénéficiaire d’une aide…

          Nous n’aimons pas beaucoup - et à juste titre !!! - que celles et ceux que nous aidons, que Dieu nous demande d’aider se comportent comme cela… Mais renversons un peu notre regard et interrogeons-nous, n’avons-nous pas tendance à considérer comme un dû ce qui est un don, ne préférons-nous pas  poser notre autorité, notre supériorité hiérarchique plutôt que reconnaître que nous sommes tributaires de l’aide des autres. Ne déguisons-nous pas souvent notre besoin en un pouvoir en passant du « j’ai besoin que tu fasses cela » à « je peux te commander de le faire ». Sans doute parce qu’il est plus facile d’être celui qui dirige, qui contrôle que d’être celui qui a besoin d’aide.

          Ce serait peut-être une clef de lecture possible pour ce commandement « que celui qui veut être grand parmi vous se fasse serviteur », celui qui sert est plus grand que celui qui est servi, la veuve de Sarepta est plus grande qu’Elie, alors il faut bien qu’Elie sauve les apparences, se donne l’illusion d’être le plus grand.

          Et comme Elie, nous masquons notre petitesse derrière une impression de contrôle.

 

          Parlons donc de la veuve, elle, elle sert. Sans rechigner, elle donne de l’eau à cet étranger qui a soif. Mais quand il s’agit de toucher à ses biens propres, à ce qui lui coûte, là, elle proteste. Et nous comprenons d’autant mieux sa protestation qu’elle rejoint la nôtre : « moi je veux bien aider, mais je ne peux pas priver mes enfants, je ne peux pas me mettre, mettre mes enfants en danger » Il nous serait difficile de lui jeter la pierre…

          Mais si nous acceptons la validité de ses objections, le problème, c’est qu’elle finit par donner. Ah oui, mais ça c’est admirable, c’est la foi ! Ben oui, sauf que non. Je ne sais pas très bien ce qui pousse la veuve à donner, le texte ne me le dit pas mais ce que le texte me dit clairement c’est que ce n’est pas la foi. Il suffit d’aller voir quelques versets plus loin : le fils de la veuve va mourir et Elie le ressuscitera et alors, et seulement alors, la veuve confesser sa foi « Maintenant, je sais que tu es un homme de Dieu » Maintenant… Avant quand elle donnait tout ce qu’elle avait sur une simple promesse, c’était peut-être de la crédulité, peut-être du désespoir (sa seule chance c’était qu’Elie dise vrai », peut-être de la soumission, de la résignation mais ce n’était pas la foi qui la poussait à hypothéquer ainsi son futur et le futur de son fils.

          Mais là encore nous ne pouvons pas être trop sévère avec cette veuve car nous devons bien le reconnaître, avons tous nous aussi fait des choix, pris des options, fais des paris peut-être qui engageaient non seulement notre vie mais celle de nos enfants et de nos petits-enfants… A bien des reprises nous avons fait preuve de la même prodigalité qu’elle.

          Oui, comme la veuve de Sarepta nous nous sentons souvent mis devant le choix impossible entre aider l’étranger et protéger nos enfants. Comme la veuve de Sarepta nous nous retrouvons contraints de faire des paris sur un avenir qui nous dépasse…

 

          Et entre Elie et la veuve, ces deux médiocrités qui ressemblent si fort aux nôtres, ente ces deux fragilités dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître, Dieu pose un miracle…

 

Un miracle, mais disons-le tout de suite, c’est quand même un miracle à petit budget… « Le pot de farine ne s’épuisera pas et la cruche d’huile ne se videra pas jusqu’au jour où l’Eternel enverra la pluie sur la surface du sol ». On est loin du grand spectacle de la mer rouge ouverte en deux ou, pour rester avec Elie, du feu qui s’abat sur l’offrande face aux prophètes de Baal. On est loin de l’abondance de la manne ou de la multiplication des pains.

Juste un pot et une cruche jamais vides -même pas toujours pleins ! – juste jamais vide. Et même pas pour les générations à venir, même pas pour toute la durée de la vie de la veuve et de son fils ! Bref, un miracle de seconde zone.

          Qui dit miracle, dit signification du miracle. Nous ne sommes pas appelés à nous émerveiller du prodige mais à comprendre ce qu’il signifie.

          Je vous propose deux lectures. Dans la première lecture, il n’y a qu’un seul miracle. Dieu n’a pas veillé à ce que la cruche et le pot ne se vident pas, il a juste dit que ce que la veuve et son fils avaient suffiraient à nourrir trois personnes jusqu’à ce que cesse la sécheresse. Et du coup, le seul miracle c’est cette rencontre entre Elie et la veuve de Sarepta, entre le prophète royal d’Israël et la marginale étrangère, entre l’impulsif et la résignée. Dieu a provoqué cette rencontre entre ceux qui ne se ressemblent pas, entre ceux que tout séparent et cette rencontre a sauvé au moins deux vies, la vie d’Elie d’abord puisque la veuve lui a fourni l’abri et la nourriture, la vie du fils de la veuve ensuite puisque c’est la suite du texte. Alors prions pour que ce miracle de la rencontre avec l’autre, le très différent continue et vienne sauver nos propres vies.

          Mais il est possible également qu’en plus du miracle de la rencontre, il y ait ce miracle du pot jamais vide, des fonds de farine et d’huile qui vont permettre à trois personnes de survivre à la sécheresse. Pourquoi juste un fond ? Vraiment Dieu ne pouvait-il pas faire mieux ? Eh bien, je crois que ce miracle nous pousse à changer de regard sur le peu, sur le manque. Ce miracle nous pousse, en temps de sécheresse, en temps de catastrophe climatique, en temps de crise à commencer par considérer le peu que nous avons comme un don et un don à partager.

          En période de crise, nous avons plutôt tendance à accumuler, à anticiper le manque et à vouloir faire des réserves, nous avons tendance à maintenir coûte que coûte notre confort et notre train de vie, à nous replier sur un quant-à-soi quitte à mourir entre nous, comme s’apprêtait à le faire la veuve avec son fils, et voilà que ce texte nous appelle à une voie nouvelle, à une espérance qui se contente du peu, à une solidarité qui devient finalement la condition de la survie. J’aillais dire une solidarité avec l’humanité toute entière, mais mes enfants me rappellent que c’est encore trop peu, trop restrictif… et je me souviens qu’Elie fut nourri par les corbeaux et j’ouvre ma compréhension à une solidarité étendue à la création toute entière

 

Alors, frères et sœurs, que le geste de cette étrangère anonyme, que le fond d’huile et de farine nous ouvrent à une possibilité nouvelle, la possibilité du peu considéré comme un don, la possibilité de la rencontre, la possibilité de la solidarité, et que ces possibilités données soient la clef de notre (sur)vie.

 

Amen

Photo by Jess Watters on Unsplash

Rédigé par Eric George

Publié dans #Bible, #Elie, #Sarepta, #Manque, #Partage, #I Rois

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