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Le prologue de Luc (1) Chers théophiles

Le prologue de Luc (1) Chers théophiles

Qui est Théophile, ce mystérieux destinataire de l'évangile selon Luc et des actes des apôtres ? Et s'il nous ressemblait ? Et si c'était nous ?

Luc 1, 1 à 4

 

Nous ouvrons une série d'été au cours de laquelle nous nous pencherons sur le prologue de Luc. Le prologue de Luc, c’est un peu, une préface, vous savez les pages qui se situent au début d’un bouquin, et qu’on ne lit généralement pas.

C’est amusant, parce qu’avec l’apparition du dvd, on a vu fleurir les making-off de films. Or les préfaces ont souvent le même rôle nous faire entrer dans la construction du livre. Eh bien, ce matin et pendant trois dimanches, entrons dans ce méta-évangile selon Luc.

 

Ce qui attire d’abord notre attention, c’est Théophile : la Bonne Nouvelle a un destinataire. Elle n’est pas lancée à la cantonade, elle n’est pas destinée à une institution ni à une communauté, elle n’est pas adressée à l’ensemble du peuple chrétien. Alors clarifions tout de suite : bien sûr que Luc espère que ses textes seront diffusés au plus grand nombre. Il ne s’agit pas ici de documents qu’un certain Théophile aurait reçu à titre privé, aurait enfermé dans un coffre et qu’on aurait retrouvé par miracle. Mais en adressant son évangile, Luc l’affirme, la Bonne Nouvelle se transmet dans la relation de personne à personne.

Et il va même un peu plus loin, c’est que le destinataire passe avant l’auteur. En effet, c’est la tradition qui fait de Luc, l’ami médecin dont parle Paul, l’auteur de l’évangile selon Luc et des Actes des Apôtres, l’auteur, lui ne se nomme jamais. C’est d’ailleurs un trait commun avec les trois autres évangiles, il s’agit bien de parler de Jésus et non pas de soi-même. Mais Luc, lui fait aussi intervenir un destinataire et semble nous dire, celui, celle a qui la Bonne Nouvelle est annoncée passe avant celui, celle qui annonce.

Il y a de quoi nous interroger sur notre hiérarchie de l’annonce, en tant qu’Eglise, en tant que chrétiens, qui passe d’abord ? Jésus-Christ, bien sûr, et ensuite, l’émetteur ou le destinataire ? Interrogeons nos pratiques…

 

Alors qui est ce Théophile, à qui Luc dédicace son évangile ? Deux hypothèses : soit Théophile désigne un contemporain de Luc dont on ne sait rien sauf les deux mentions que Luc en fait au début de son évangile et du livre des actes, soit Théophile est une construction symbolique de Luc à laquelle tout lecteur peut s’identifier.

 

Cela vaut-il le coup de s’arrêter sur un personnage dont on ne sait rien, sauf le nom ? Eh bien, le cas échéant : oui. En effet, si l’on ne sait rien de Théophile, on sait qu’il était courant pour les auteurs de l’antiquité de dédicacer leur œuvre à un mécène qui en assurerait la publication et la diffusion. En effet, on n’était pas à l’époque du pdf téléchargeable ni de la pièce jointe, même pas à celle de la photocopie, ni même à celle de l’imprimerie. Les scriptariums de moines copistes n’ont pas encore fait leur apparition, bref, pour diffuser un écrit, il faut payer des scribes et cela coûte cher. En mentionnant son mécène, Luc nous fait entrer dans cet aspect très matériel de la vie de l’Eglise des premiers temps. Ainsi l’évangile commence avec du concret, pas seulement la vie concrète de Jésus, pleinement humain mais aussi dans la vie concrète de l’Eglise, organisation pleinement humaine.

Théophile est finalement le premier donateur nommé de l’Eglise et la mention nous montre un des aspects de l’offrande : l’aspect pratique. En effet, l’offrande à trois dimensions, une dimension spirituelle, une dimension de solidarité et une dimension pratique, l’Eglise, organisation humaine, a besoin d’argent pour être présente dans le monde. Quand par vos dons vous permettez l’entretien du centre huit, le règlement de nos factures d’électricité, de gaz, l’achat de matériel, l’envoi de courriers, l’impression d’affiches, etc. vous continuez l’œuvre de Théophile. Et le Nouveau Testament n’oublie pas cette réalité.

J’ouvre d’ailleurs une parenthèse, l’évangile de Luc mentionne à un autre endroit des mécènes qui participaient par leurs dons à la mission de Jésus, c’est dans Luc 8, et cette fois, les mécènes sont des femmes…

 

L’autre possibilité, c’est que Théophile soit une construction, un personnage imaginaire auquel l’auteur dédicace son livre et permet à chaque lecteur de s’identifier et de recevoir pour lui, ce témoignage de l’évangile.

Si c’est le cas, Luc n’a pas choisi son prénom au hasard : Théophile est un prénom assez répandu aussi bien dans le judaïsme que dans le monde païen. Luc, qui est sans doute un craignant-Dieu – on appelait ainsi ceux qui, sans être né dans le judaïsme, adoraient le Dieu d’Israël – converti au message de Jésus Christ donne à son interlocuteur un prénom qui fait le pont entre le monde juif et le monde païen.

Cela nous parle tout particulièrement parce que de plus en plus, notre Eglise est composée d’hommes et de femmes qui sont nés dans le protestantisme, qui sont du sérail et de nouveaux venus qui, sans être de culture protestante, ont adhéré à son message et la compose et la transforme. Comme l’Eglise primitive, nous sommes redevenus une Eglise de la frontière, du pont. Et puis, finalement, chaque chrétien n’est-il pas un pont tendu entre le monde et le Royaume ?

          Et puis Théophile, c’est celui qui aime Dieu. Nous reparlerons dans quinze jours du but de l’évangile, mais cela nous indique déjà que le destinataire de l’évangile est un croyant ou au moins un chercheur. Il ne faut pas s’attendre à ce que toute personne qui lise un ou plusieurs évangiles, voire la Bible toute entière soit converti.

 

Enfin, ce Théophile est dit : Kratistos : excellent, meilleur. Est-ce qu’ici, l’évangéliste manifeste ce travers qu’on trouve parfois dans nos Eglises, une propension à flatter un donateur. (Oui, c’est un travers, la reconnaissance ne devrait jamais devenir flatterie). C’est possible. Aucun premier chrétien n’a jamais été parfait, pas même un évangéliste. Mais une autre lecture est possible, Théophile est excellent, meilleur que Luc, le témoin reconnaît la supériorité de son auditeur, le professeur affirme que son élève est meilleur que lui. Ne doit-on pas y reconnaître l’application de l’exhortation de Paul aux philippiens  « considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes » (Philippiens 2, 3) et voir que l’évangile selon Luc s’ouvre sur l’inversion des hiérarchies propre au christianisme ?

 

Frères et sœurs, excellents théophiles, que ce prologue de Luc ouvre les yeux sur les théophiles qui composent notre Eglise, pas seulement ses mécènes, mais toutes celles et tous ceux qui aiment Dieu, qui nous poussent au témoignage et sont pour nous des témoins.

 

Amen.

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À propos
Eric George

Pasteur de l'Eglise Réformée de France, amateur de jeux de société, de cinéma, de longues discussions
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