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L'Annonciation comme une agression

L'Annonciation comme une agression

Exode 40, 34ss

Luc 1, 26 à 38

 

Vendredi 11 décembre, nous avons travaillé ce texte avec le groupe Bible After Work. Et j’ai découvert une lecture inédite de ce passage, une lecture qui m’a beaucoup surpris : « en fait, ça ressemble à une agression ! »

 

Il n’est pas question de balancer l’ange Gabriel avec d’autres porcs ou d’accoler un hashtag #metoo à Marie. Mais je voudrais que nous prenions cette lecture au sérieux et réfléchissons un peu…

Pourquoi, ce texte de l’annonciation peut-il apparaître à des lecteurs, des lectrices d’aujourd’hui comme le récit d’une agression ? J’y vois deux raisons. Un malentendu culturel tout d’abord, une réalité ensuite.

 

Elucidons d’abord le malentendu culturel. Il n’est pas du tout question d’évoquer le principe un peu rapide que ce qui est intolérable aujourd’hui était tolérable à l’époque. Nous sommes nourris, directement et indirectement de mythologies grecques et latines, ne serait-ce qu’en nous promenant dans les jardins du château, d’ailleurs… Alors quand nous entendons « L'Esprit saint viendra sur toi » ou « et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre », nous pensons aux frasques de Jupiter et d’autres divinités latines avec de belle humaines plus ou moins consentantes… Et dans notre imaginaire, Marie vient rejoindre Leda, Daphné, Io ou Europe… Et ces derniers temps, nous avons pris conscience que ces légendes n’étaient pas spécialement des histoires romantiques, mais bien plus des récits de viol…

Luc, quant à lui, ne se situe pas du tout sur ce terrain. Le récit auquel Luc fait référence, c’est celui qui vient terminer l’Exode et que nous venons d’entendre, le récit de la présence de Dieu dans la Tente de la Rencontre. Luc ne nous raconte pas comment Dieu a fait un bébé avec Marie ! Ce qui lui importe, c’est d’affirmer qu’enceinte, Marie devient la nouvelle Tente du Rendez-Vous, ce point de rencontre entre Dieu et son peuple, entre Dieu et l’humanité.

Certains m’objecteront que comparer Marie à un objet n’est pas beaucoup mieux. Ils n’ont pas tort mais nous verrons ce que Luc nous dit de Marie en tant que personne un peu plus tard.

 

Pour le moment, je voudrais m’arrêter sur la deuxième raison de recevoir ce texte dans un malaise, comme une agression, une raison qui me paraît plus profonde : c’est que, d’une certaine manière, ce texte raconte une agression.

En effet, l’annonce qui est portée par l’ange est celle d’une grâce. Il en a d’ailleurs plein la bouche « Grâce sur toi, comblée de grâce » « n’aie pas peur car tu as trouvé grâce aux yeux de Dieu ». Or, la grâce, c’est une agression dans notre humanité.

Nous savons bien à quel point cette bonne nouvelle de l’amour gratuit de Dieu que Jésus a portée a dérangé ses contemporains, au point qu’ils l’ont fait mourir…

Nous savons aussi que 15 siècles plus tard, il a fallu à nouveau réveiller cette annonce de la grâce, cet absolu que les institutions humaines avait bien étouffé. Ce qui suscite la Réformation, les thèses de Luther, c’est bien cette redécouverte de la grâce

Mais sommes-nous plus à l’aise qu’eux avec cette annonce : C’est gratuitement que Dieu nous aime ? Je ne crois pas.

Regardez, même à Noël, au temps où nous fêtons sa naissance, nous avons décrété que les cadeaux, c’était pour les enfants sages. Ben oui, parce qu’un cadeau, ça doit se mériter… Eh non, c’est un salaire qui se mérite, un cadeau, par définition, c’est gratuit, c’est un geste d’amour… Alors, libre à chacun de décider que Noël, c’est le jour de paie pour les enfants sages, mais convenons que cela nous éloigne beaucoup du propos de l’Evangile

Mais cette idée de liste d’enfants sages et pas sage n’est qu’un très léger symptôme… Nous sommes enracinés dans l’idée du mérite, du « donnant-donnant », du « on n’a rien sans rien ». Et à la base de tout cela, il n’y a pas un constat, il y a notre rêve de contrôle, notre désir profond d’être comme des dieux, de dominer notre vie, autrement dit d’en être seigneur. Eh oui ! si tout était affaire de mérite, de négociation, d’échange, de récompense pour les bons et de punitions pour les méchants, nous contrôlerions ce qui nous arrive. Mais ça, c’est une illusion et c’est cette illusion que Jésus est venu fracasser avec un message toujours nouveau puisque nous ne parvenons pas à l’incorporer, à le digérer.

Oui l’Evangile nous agresse parce qu’en nous disant que nous sommes aimés gratuitement, il nous met devant notre petitesse, devant notre fragilité, devant notre indignité. Il nous agresse parce que face à Dieu, nous ne pouvons-nous revendiquer d’aucun droit. C’est étrange, c’en est presque drôle mais la Bonne Nouvelle de la grâce, de l’amour gratuit de Dieu nous fait toujours mal, nous dépouille toujours de quelque chose…

 

Face à cette agression de grâce, une jeune femme : Marie. Et si Luc ne nous dit pas – heureusement- pourquoi Marie a été choisie, ce qu’elle a fait pour mériter cette grâce, il nous montre comment elle réagit à cette grâce, faisant ainsi d’elle non seulement la première figure de disciple. Mais ne réduisons pas trop vite à Marie à l’humble servante, voyons ses trois réactions.

Tout d’abord, troublée par cette salutation « Grâce sur toi, comblée de grâce », elle réfléchit. Elle s’interroge. Et je crois que tout disciple devrait commencer par là, se demander ce que signifie cette grâce, cet amour gratuit de Dieu, comment cela résonne dans sa vie. Nous devrions-nous demander ce qui, en nous, résiste à cette grâce et pourquoi. Nous devrions-nous demander ce que cette grâce change en nous.

 

La deuxième réaction de Marie, c’est l’impatience. C’est une remarque qu’avait faite la théologienne France Quéré : l’ange annonce à une jeune fille qui va se marier qu’elle aura un fils. Ca n’a rien d’extraordinaire, et Marie aurait tout à fait pu comprendre que ce fils allait naître de son mariage. Surtout que l’ange précise « le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père. » Or, c’est Joseph qui est de la maison de David. Mais Marie se rit des convenances, cette annonce, elle veut la voir se réaliser tout de suite « comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ».

Il serait bon que nous brûlions de plus d’impatience que cette grâce transforme notre vie dès maintenant et pas au dernier jour du grand retour. Oui, il serait bon que notre espérance soit ardente. Que nous soyons pressés d’être libre d’un monde qui croit que tout s’achète, se vend, se mérite.

 

La troisième réaction de Marie, c’est la soumission. Je suis la servante, l’esclave du Seigneur. Mais là, il s’agit de bien se rappeler de quoi il est question, ce à quoi Marie dit « oui », c’est à devenir la Tente de la Rencontre, le point de Rendez-Vous entre Dieu et l’humanité. Le oui de Marie ressemble à cette affirmation de Paul : « Ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi ». Nous sommes appelés à nous laisser agir par cette grâce, ce souffle nouveau qui nous est donné, à nous laisser conduire par celui qui est pleinement le Seigneur de nos vies.

 

Frères et sœurs

Non seulement Marie est la première disciple, mais je crois qu’elle est un bel exemple de la manière dont nous pouvons vivre cette grâce qui fait irruption dans notre vie. Réfléchissons. Impatientons-nous. Acceptons que Dieu, qui nous aime, soit Seigneur de nos vies.

 

Amen

Photo by Photoholgic on Unsplash

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À propos
Eric George

Pasteur de l'Eglise Réformée de France, amateur de jeux de société, de cinéma, de longues discussions
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