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L'autre et moi : une cartographie...

L'autre et moi : une cartographie...

Prédication du 20 février 2020

Luc 6, 27 à 36

Un appel à l'amour non négociable

Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous détestent, 

bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous injurient. 

Si quelqu'un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l'autre. Si quelqu'un te prend ton vêtement, ne l'empêche pas de prendre aussi ta tunique.

Donne à quiconque te demande, et ne réclame pas tes biens à celui qui les prend

Oui , c'est bien ainsi que Jésus définit et précise ce qu'est l'amour qui nous est demandé,

Oui, c’est bien ce qu’il attend de nous

Oui, c'est extraordinairement difficile, voire impossible

Non, je n'ai pas de clef de lecture qui permette d'adoucir ces commandements, et je ne crois pas qu'il soit souhaitable de les édulcorer.

Oui, Dieu nous aime même quand nous échouons

Mais, oui , tout cela reste quand même attendu, exigé de nous.

Amen.

Je pourrais m’arrêter là, je devrais m’arrêter là

En effet, je ne crois pas sage de dire quoi que ce soit d'autre sur les commandements de Jésus. Ajouter quoi que ce soit, c’est soit vouloir les renforcer, et prendre la place de Jésus, soit essayer de les neutraliser, et je pense que c’est dangereux…

Mais ce matin, dans ce texte, je voudrais m’arrêter sur le portrait que Jésus dresse des autres et sur la carte de nos relations avec les autres qu’il trace.

L'autre, cette menace

L’autre que Jésus nous appelle à aimer est beaucoup, beaucoup, beaucoup moins sympathique que ce samaritain qui donne son visage au prochain. En effet, Jésus nous présente cet autre à aimer sous son aspect le plus sombre : l’autre, c’est notre ennemi, qui nous déteste, nous maudit, nous frappe, nous demande et nous prend tunique et manteau… (heureusement tous ceux que nous aimons , que nous sommes appelés à aimer ne sont pas comme ça)

Mais en fait, quand nous sommes appelés à l'aimer, l'autre prend toujours un visage un peu effrayant. Parce qu’aimer, c’est se rendre vulnérable -j’y reviendrai. Il y a toujours un peu de peur, d’appréhension dans l’amour… Eh bien, il me semble que c' est dans cette peur que Jésus nous rejoint précisément avec cette liste si effrayante, si exigeante des commandements d’amour.

L'autre, ce pécheur

On s’en doutait au vu de la description qui en est faite, mais Jésus le précise : ces autres sont des pécheurs. Et prenons le temps de l’entendre, celles et ceux qui nous entourent, nos conjoints et conjointes, nos enfants, nos parents, nos amis, nos collègues, nos pasteurs ou nos paroissiens, nos voisins sont des pécheurs. Nous aussi. Il n’est donc pas question de les juger. Mais, nous devons l’avoir à l’esprit, car quand on aime un pécheur, on ne l’aime pas à condition qu’il soit parfait…

Et Jésus continue « les pécheurs, les autres font comme vous, les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment » Jésus pose ici quelque chose de neuf : nous leur ressemblons, et si nous ressemblons à l’autre, l’autre nous ressemble. Et si l’autre me ressemble, il est moins effrayant. Même celui qui me persécute, même celui qui me frappe est moins effrayant quand je m’aperçois que lui aussi aime qu’on l’aime… (Il ne s’y prend pas de la meilleure des manières. ».

Une marque distinctive

En nous disant que l’autre nous ressemble, Jésus nous prend par les sentiments, il fait appel à quelque chose qui je crois anime la plupart d’entre nous, le goût de nous distinguer, de ne pas être fondu complètement dans la masse, je ne parle pas du goût d’être vus, mais bien du désir d’exister par et pour nous même qui anime même les plus discrets, les plus timides parmi nous.

Et pour nous distinguer des autres, Jésus nous donne une marque, un signe identitaire : l’amour devint une marque identitaire… "Vous serez fils du très haut"  C'est le rôle de la loi, et notamment de la kasherout, des règles de pureté alimentaires, et de la circoncision dans la première Alliance : elles sont données au peuple Elu pour lui permettre de se singulariser, parce que sans ça, son élection ne saute pas vraiment aux yeux « Vous n’êtes pas plus grand que les autres peuples (Deut 7, 7). Eh bien, Jésus nous dit "Que l'amour soit votre marque identitaire" et il dit bien que cet amour est un don, une grâce Et je pense tout particulièrement à la circoncision, cette marque invisible qui est un affaiblissement : dans une société patriarcale, s'en prendre un pénis, c’est tout un symbole de limite de puissance. La marque distinctive que Dieu donne à son peuple est une marque invisible qui limite sa puissance. Or l'amour qui nous est ici demandé est bien une limite à notre puissance, une limite extrême même. Et c'est bien parce que l'amour est cet affaiblissement extrême que le commandement d'amour nous fait si peur. Ca nous rend vulnérable et ça nous rend vulnérable à des pécheurs.

La règle d'or

Et il y a la règle d'or. Et celle là, contrairement aux commandants qui la précédent, on ne peut pas s'arrêter au sens littéral.

Imaginez au tribunal : "Je voulais qu'elle n'embrasse. Alors, j'ai appliqué la règle d'or, j’ai traité l’autre comme je voulais qu’elle me traite" Je prends cet exemple extrême mais je sais bien que cela est vrai dans toutes mes relations familiales, conjugales, amicales : l'autre n'a pas forcément les mêmes attentes vis à vis de moi, que moi vis à vis de lui.  Je le sais bien mais si j’ai pris cet exemple extrême du tribunal, c’est que je sais aussi à quel point je suis tenté de l’oublier… Je vous rassure tout de suite, je n’embrasse pas les gens de force, mais j’ai tendance dans mes relations à prêter à l’autre mes propres attentes.

Alors que nous savons également que nous partageons une attente commune, celle d'être reconnu dans ce que nous sommes, dans nos attentes propres. Tous nous attendons que l’autre me reconnaisse comme un autre que lui. C’est là, que la règle d’or s’applique : je suis appelé à reconnaître à l’autre son altérité, comme je souhaite qu’il reconnaisse la mienne. C’est là que tout se complique, dans toute les relations…

L'amour, une intelligence de l'autre

Et là, ce texte nous dit aussi ce qu’est l’amour, l’amour, ce n’est pas seulement un affaiblissement, une diminution de soi, c’est une intelligence de l’autre. Pas forcément une intelligence intellectuelle qui se raisonne et se formule par des mots – moi, c’est comme ça que je l’exprime, parce que c’est ce que je suis... – mais tous nous savons, avec ou sans les mots, que dans notre relation à l’autre, il faut de l’écoute, il faut de l’attention, il faut de l’empathie, il faut sortir un peu de soi-même, il faut se décentrer, se décaler, nous le faisons instinctivement avec nos conjoints, avec nos enfants, nous le faisons instinctivement avec nos amis… Des fois, nous ne le faisons pas assez, ou pas assez bien, et ça frictionne. Mais nous savons bien que l’amour est là, que c’est à cela que nous sommes appelés. L’amour de l’autre commence par l’intelligence de l’autre, par une véritable reconnaissance de l’autre.

Et Jésus nous dit que cet amour de l’autre, c’est notre hérédité, que c’est en cela que nous sommes fils et filles du très haut.

Frères et sœurs, entendons la promesse qui est ici ! Qui est plus autre, radicalement autre de nous que Dieu ? Il est le Tout-Autre, celui qui est tellement autre qu’on ne peut même pas le nommer correctement. Et ce Tout-Autre a une telle intelligence de chacun de nous, il nous reconnaît chacun, il nous aime chacun dans notre altérité, dans notre unicité, il nous reconnaît à tel point qu’il devient Notre Père et qu’il nous donne à chacun, à chacune d’avoir ce même regard, cette même intelligence de celles et ceux qui nous entourent et qui sont aussi des filles et des fils du très haut.

 

Frères et sœurs, assumons cette hérédité, aimons-nous les uns, les autres

Amen

 

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À propos
Eric George

Pasteur de l'Eglise Réformée de France, amateur de jeux de société, de cinéma, de longues discussions
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