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Rêver debout

Rêver debout

 

Cette violence que vous [Cervantes] nous jetez à la gueule s'est continuée jusqu'à nos Jours, mais plus endimanché qu'autrefois, plus subreptice, plus captieuse, plus insinuante et cachant mieux ses dessous sales. Elle se raffine au fil des ans et prend cent masques divers en se parant de cent prétextes

Violence que nous avons eu le tort de ne pas repenser de fond en comble après l'infamie sans nom de la Shoah . Car je ne suis pas sûre que nous puissions un jour nous relever de cette horreur violence coloniale longtemps enfouie et longtemps tue, mais qui commence, lentement, difficilement à se dire : massacres, spoliations, travaux forcés, fers de contention, traitements infamants, et pire encore. (...)

Violence à l'endroit des étrangers, des Noirs, des Arabes, des Juifs, des pédés, des transgenres, des femmes , des enfants, des fous, des borderlines, des pauvres... régulièrement dénoncée et régulièrement reconduite.

Violence faite à tous ceux qui sont considérés comme inutiles à la prospérité du capital et qu'on traite comme des chiens ou qu'on intègre en se bouchant le nez parce qu'ils font tout de même fonctionner la machine.

Violence à l'égard des fous, je connais assez bien le sujet : privation de liberté, camisole chimique, pilules engendrant une fatigue de mort et sentiment d'être désintégré de l'intérieur ou douloureusement absent à soi.

Violences policières légitimées, confortées et quelque fois flattées par les gouvernants (qui en ont peur) contre violences sociales secrétées par ces mêmes gouvernements (qui en ont tout aussi peur), l'une alimentant l'autre, l'une incriminant l'autre, l'une exécrant l'autre, et réciproquement. Cycle sans fin. Cycle infernal.

Violence d'un nouvel ordre moral, chaque jour plus moralisant, agressif, intransigeant, prêché par les nouveaux croisés de l'Empire du Bien, et qui, au moindre écart accusent le déviant et sévèrement le condamnent. Une forme d'Inquisition, cher Monsieur, Une inquisition moderne qui prospère, semble-t-il, de façon inquiétante, réclamant tous les droits mais pour mieux étouffer les opinions contraires, une Inquisition d'autant plus pernicieuse qu'elle revêt les aspects de la Vertu outragée.

Violence du numérique qui agit de telle sorte que le virtuel nous tient lieu désormais de réel, violence de la mise sous surveillance du monde qu'elle permet et renforce, violence des haines qui déferlent sur les réseaux, violence de la transparence tyrannique qu'elle impose et à laquelle les hommes se prêtent avec délectation étalant leur petit monde intime avec la même impudeur béate que les exhibitionnistes exhibent leurs attributs.

Violence d'une concurrence féroce dictée par le marché et appliquée, sans honte et sans limites, à tout, à tout, à tout.

Violence banalisée, massive, mondiale et à laquelle nous nous accoutumons comme à un poison dilué -Si bien que seuls les désastres écrasants parviennent à nous émouvoir . Et encore.

Face à ces temps sauvages , nous espérons toujours que des don Quichotte nouveaux tournent enfin leur colère contre nos dieux de plâtre, et nous ouvrent la marche.

Lydie Salvayre : Rêver debout

Madame

Puisque pour votre livre, vous avez choisi la forme épistolaire , je me permets d'en faire de même pour cette note. Vous me pardonnerez, j'espère, ce piètre "à la manière de".

Je ne feindrai pas la colère, je vous adresse directement mes remerciements (que vous avez autant de chance de lire, que Cervantes de lire les vôtres) Merci d'abord de m'avoir donné envie de découvrir cet hidalgo en allant plus loin que La quête et que l'admiration qu'avait pour cet hurluberlu le héro chevaleresque de ma jeunesse, Cyrano de Bergerac.

Je ne m'y étais pas frotté, en partie par paresse. Peut être aussi par peur de me reconnaître plutôt dans Sancho Pansa que dans Don Quichotte, mais puisque vous réhabilitez le valet, le rendez-vous littéraire est pris.

Merci surtout de faire de Don Quichotte une figure de prophète (j'espère que la pourfendeuse de l'Inquisition pardonnera cette référence biblique mais puisque vous faite de la folie du Quichotte une lutte sans merci contre une réalité inacceptable, je me sens autorisé à rappeler cet aspect important de la prophétie.

Merci enfin pour ces lignes sur la violence qui mettent des mots sur ma peur, ma colère et mon chagrin. Ce remerciement là se teinte d'une interrogation : qui dénoncez vous à travers ce "nouvel ordre moral", les mouvements D ou les aboyeurs du "on ne peut plus rien dire" ? A vous lire, j'espère qu'il s'agit bien de la deuxième catégorie, même si ma sympathie pour la première, ne m'empêche pas, j'espère, d'être vigilant sur leurs propres, mes propres tendances inquisitoriales.

Merci de m'avoir redonné envie de rêver debout.

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Eric George

Pasteur de l'Eglise Réformée de France, amateur de jeux de société, de cinéma, de longues discussions
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