La dystopie des talents
Publié le 23 Août 2022
Une prédication sur Matthieu 25, 14 à 30
Baptême de Mathilde
Ou alors nous pouvons lire la parabole et commencer par une simple question :" qui croit que Dieu est dur et qu'il moissonne où il n'a pas semé ?
Personne ?
C'est pourtant comme ça que se définit le seigneur de la parabole...
Deuxième souci : le maitre est très clair - après coup !-sur ce qu'aurait dû faire son serviteur : placer son argent en banque : Il me semble que cela relève plus de l'habileté financière que du travail.
Bref, il me semble hasardeux de vouloir lire cette parabole comme une fable morale sur l'importance de faire fructifier les talents que nous avons reçus.
D'ailleurs, même le point de départ de la parabole pose problème pour cette lecture : le maître donne à ses esclaves selon leur possibilité. "Selon leur possibilité." comment cela pourrait -il s'appliquer aux dons que Dieu nous donne et qui représentent justement nos possibilités. Comment Dieu pourrait-il nous accorde des possibilités, des capacités en fonction de nos capacités ?
Et puis j'ouvre une parenthèse, le seigneur de la parabole a visiblement surestimé les capacités de son troisième esclave,, puisque même l’unique talent confié était trop pour lui... Dieu nous connaîtrait-il si peu qu’il ait besoin de nous tester ?
Attention ! C'est très bien de faire fructifier les dons que Dieu nous accorde. Pour méditer cela je vous invite à lire l Corinthiens 12, mais cette parabole ne me semble pas coller par rapport à ce thème.
Mais alors , de quoi nous parle la parabole ? Du Royaume ? Peu-être mais si le si le Royaume est dirigé par des hommes, durs qui récoltent où ils n'ont pas semés, si le Royaume est un lieu ou l'on prend à celui qui n'ont rien ou presque pour donner à ceux qui sont dans l'abondance, si le Royaume est un lieu dont l'inutile est rejeté et exclus, eh bien, ce Royaume me paraît terriblement familier... Il me semble, pour tout dire que j'y suis déjà.
Cela explique sans doute pourquoi nous avons la tentation de lire la parabole comme une fable porteuse d'une morale qui est déjà la nôtre. Nous nous attendons à ce que le Royaume corresponde à ce que nous connaissons
Or, dans l'Evangile selon Matthieu, Jésus raconte cette parabole au milieu d'une série sur la vigilance et sur le caractère imprévisible de l'avènement du Royaume" Vous ne savez ni le jour ni l'heure". Il conclut d'ailleurs ce discours avec la description du jugement dernier où même ceux qui sont reçus sont surpris d'être reçu "Quand t'avons-nous vu..."
Eh bien ne crois que plutôt qu'une fable morale, cette parabole est un dystopie. Une dystopie, c'est un récit de fiction qui invente un monde terrifiant, un monde où l'on n'aimerait pas vivre - Quelques exemples 1984 de Orwell. Fahrenheit 451 de Bradbury ou plus récents, "La servante écarlate" ou Le maître du Haut Chateau", « Hunger Game » pour les plus jeunes. Bien sûr, le but de ces dystopies est de dénoncer ce qui ne va pas dans notre propre monde, ses violences, ses injustices, les dangers que court notre société.
Je lis la parabole comme une dystopie, et une dystopie subtile puisqu'elle me semble à peine forer le trait. Elle me fait réfléchir au dysfonctionnement de notre monde, ces dysfonctionnements qui nous empêchent d'être prêts pour le Royaume. Ce matin, je n'arrêterai sur trois points : une inégalité de départ, un attendu non formulé, un sentiment d'inégalité.
La parabole commence avec un rappel salutaire : tous ne partent pas avec le même capital de départ. Ça, je trouve qu'on l'oublie beaucoup dans notre république. Certes, tous sont à égalité devant la loi, en tout cas sur le papier, mais nous oublions vite que tous ne sont pas à égalité de bagage culturel ou social, tous ne sont pas à égalité de capacités intellectuelles ou physique.
Pour le coup, notre méritocratie française est encore plus dystopique que la parabole puisque très souvent nous oublions ce simple fait. Dans mes réussites, dans mes échecs, qu'est ce qui dépend de mon travail ? Qu'est ce qui dépend de mon bagage de départ ? Qu'est ce qui dépend de l'extérieur ?
D'ailleurs si la parabole fait mieux que notre république, un problème demeure : il me semble qu'il y a plus de mérite à doubler son capital pour celui qui n'a que deux talents.
Et puis les choses se gâtent : On découvrira à la fin de l'histoire qu'il s'agissait d'un genre de test. Sauf que les serviteurs n’étaient pas au courant, le maître leur a donné à chacun une somme d'argent, sans que l'on sache quelle était la nature du don. S'agit-il d'un don, d'un prêt, d'une mission ?Ce n'est pas clair et ce n'est pas une question de traduction, le verbe grec est tout aussi ambigu.
Si les serviteurs semblent s’être un peu douté que le don n’en était pas uns et que leur maitre leur demanderait des comptes, le contrat n’était pas clairement posé.
Bon, cela m'indigne parce que j'ai horreur de me retrouver dans cette situation, de me sentir jugé pour n'avoir pas répondu à une attente qui n'a jamais été formulée, de sentir que j'ai été testé à mon insu. Mais combien de fois, en fais-je autant ? Combien de fois est-ce que je reproche à mes proches, à celles et ceux qui travaillent avec moi de ne pas avoir répondu à une attente que j'ai été incapable de formuler." Combien de fois est-ce que je juge les gens sur des critères connus de moi seul ?
Et tout cela crée un climat d'insécurité...
En effet, contrairement à ce qu'affirme son maître, ce n'est pas la paresse qui a bloqué le troisième serviteur, c'est la peur de ce maître qu'il connaissait comme un homme dur, impitoyable
Et cette peur, n'est-elle pas souvent ce qui nous bloque, peur du regard, réel ou supposé, des autres, peur d'avoir des comptes à rendre, d'avoir à faire nos preuves. D'ailleurs, si lorsqu’au début de la prédication, vous avez tous affirmé que nous ne reconnaissiez pas Dieu dans ce maître, cet homme dur qui moissonne où il n'a pas semé ; en réalité, n'est-ce pas souvent l'image de Dieu que nous avons ? Celle d'un maître exigeant, qui nous demande des comptes de notre vie, de nos succès et de nos échecs. Et cette image de Dieu, des autres n'est-elle pas souvent ce qui nous inhibe ?
Masha me disait que dans le baptême, elle voyait une protection. Et ce matin, je rentrerais volontiers dans cette vision, le baptême est une protection. Non pas un talisman contre les forces du mal mais une protection contre ces dysfonctionnements. En baptisant Mathilde, nous avons ouvert pour elle une fenêtre sur un autre monde possible.
En baptisant Mathilde, nous lui parlons d’un amour qui embrasse toute l’humanité et nous lui disons qu’elle est pleinement au bénéfice de cet amour
En baptisant Mathilde, nous lui disons clairement que notre espérance est qu’elle reconnaisse Jésus Christ comme son Seigneur mais qu’elle ne sera jamais jugée sur cette reconnaissance ou non reconnaissance.
En baptisant Mathilde, nous lui disons qu’elle est appelée à toujours poser sur le monde et sur les autres, un regard d’amour et non de peur. En effet, aucun jugement, aucun échec, aucune condamnation ne tiennent face à l’amour dont Dieu nous aime. Et par ce regard d’amour qu’elle peut donc oser, elle répandra à son tour l’espérance du Royaume.
Amen
Photo by Jakayla Toney on Unsplash
/image%2F0667580%2F201306%2Fob_e7d195_382358-10200152032696419-1145225252-n.jpg)
/image%2F0667580%2F20220823%2Fob_bd3e9e_jakayla-toney-itixvqw91ne-unsplash.jpg)