Après tout ce que j'ai fait pour vous...

Publié le 22 Septembre 2022

Après tout ce que j'ai fait pour vous...

Chez les diaconesses, une prédication à deux voix sur 2 Corinthiens 12, 11 à 18

ERIC

Et au milieu d’un éclat de colère, pour ne pas dire un pétage de plomb dont l’apôtre Paul est assez coutumier, une pépite : “C'est vous que je cherche, et non pas ce qui est à vous.”, je ne me souviens pas l’avoir jamais vu gravé à l’extérieur ou à l’intérieur d’un temple ou d’une église, ce beau verset…Et toi ?

On pourrait même l’imaginer chez un particulier, un message offert à nos invités, à nos amis : “c’est vous que je cherche et non ce qui est à vous”.

Bon, j’espère que pour nos amis, pour nos invités, c’est tout à fait évident…

En Église, ça l’est peut-être un peu moins… Bien sûr, nous acquiesçons forcément à ce verset. Mais… ne nous réjouissons nous pas un peu plus quand un nouveau membre nous apporte quelque chose. Je ne parle pas forcément de gros donateurs ou de personnes influentes dans la société (encore que nous ne devrions pas trop nous voiler la face), mais nous nous réjouissons peut-être un peu plus quand un nouveau membre nous dit qu’il est musicien, ou qu’il a beaucoup d’enfants à mettre au caté, ou qu’il est jeune… J’ai rencontré des communautés qui ont la chance d’être si petites qu’elles se réjouissent de l’arrivée d’un nouveau membre juste parce que ça fait une personne de plus… Mais finalement, c’est encore rechercher ce que la personne a, ce que la personne apporte plus que la personne elle-même

 

MARION

C’est vrai que c’est un beau verset. C’est d’ailleurs celui qui m’a sauté aux yeux (et au coeur !) à la première lecture de ce texte. Et pourtant, en y réfléchissant un peu plus et à la lumière de tout ce qui entoure ce verset, je me demande si c’est vraiment aussi beau qu’au premier abord. “C’est vous que je cherche, et non pas ce qui est à vous”, je trouve, si je me mets à la place de celui à qui le message s’adresse, que c’est finalement assez intrusif et que ça ne laisse pas beaucoup de place. C’est bien et réconfortant de se savoir recherché pour ce qu’on est et pas pour ce qu’on a, mais dans une relation je crois qu’on a aussi envie de pouvoir apporter quelque chose. C’est aussi en apportant quelque chose, en contribuant à construire la relation qu’on y participe pleinement. Recevoir sans avoir la possibilité de rendre, est-ce que c’est supportable dans une relation ? Pour rebondir sur ta réflexion sur l’Eglise, j’ai aussi entendu parfois des gens mal vivre le fait qu’on ne leur demande jamais rien, qu’on ne les sollicite pas, qu’on ne les cherche pas aussi pour les dons qu’ils pourraient mettre au service.

 

ERIC

Toi, tu dis intrusif, j’ajouterais volontiers “infantilisant”. Je comprends que ça puisse assez vite sonner comme si on disait aux gens “venez à nous, petits enfants, nous avons tant à vous offrir”. Que ce soit dans une relation personnelle ou en Église, ce n’est pas, en effet, pas supportable très longtemps.

Bon, au moins, Paul assume carrément ce paternalisme, lui qui écrit aux Corinthiens : “Ce n'est pas, en effet, aux enfants à mettre de côté pour les parents, mais aux parents pour les enfants.”. 

Je regrette d’ailleurs que nous n’ayons pas l’ensemble de la correspondance : je me demanderais toujours à quel moment les corinthiens répondent à Paul “Tu es gentil mais tu n’es pas notre père”... On voit d’ailleurs que Paul manque un peu de pratique paternelle : sinon, il saurait que le moment arrive où les enfants apportent consciemment à leurs parents…

Et puis, en y pensant de manière un peu plus théologique, en se prenant à ce point pour le père des communautés qu’il a fondées, ou plutôt auxquelles il a annoncé l’Evangile, est-ce que Paul n’a pas un peu tendance à se prendre pour Dieu le Père, justement ? Une tentation fréquente et contre laquelle Jésus met en garde  n'appelez personne sur la terre « père », car un seul est votre père, le Père céleste (Mt 23, 9). Or, si on ne devrait donner à personne la place du père, à plus forte raison, on ne devrait pas la prendre…

 

MARION

 Dans sa relation aux Corinthiens, Paul ne se prend pas seulement pour le Père, mais aussi pour le Fils ! En insistant comme il le fait sur le fait de ne pas être et ne pas vouloir être une charge, sur le fait de ne pas être un fardeau, sur cet amour qu’il a pour eux et qui est toujours plus grand ; mais aussi en proclamant “je ferai très volontiers des dépenses, et je me dépenserai moi-même pour vous”, Paul n’est-il pas en train de dire à quel point il se sacrifie pour cette communauté fort peu reconnaissante de tout ce qu’il a fait et continue à faire pour eux ? On retrouve ici le Paul sanguin qui est à la fois si insupportable et qui nous le rend si proche. Sa colère éclate et révèle d’une certaine manière toute la contradiction dans laquelle il se trouve : je vous ai tout donné, je ne vous ai jamais rien demandé… mais j’ai tellement besoin que vous me donniez quand même un peu quelque chose en retour ! Paul laisse s’exprimer son besoin de reconnaissance, un besoin que nous ressentons si souvent mais que nous avons du mal à accepter et encore plus à exprimer. Je me demande s’il n’y a pas là un biais d’une certaine éducation chrétienne : être au service des autres sans jamais rien attendre en retour, est-ce seulement tenable pour les humains que nous sommes ? 

 

ERIC

Non seulement c’est pas tenable et ça nous expose toujours à un rétropédalage explosif façon Paul ou à une déception ruminée… Mais, est-ce ce que nous voudrions faire ou est-ce ce qui nous est demandé ? 

Il me semble que la grâce, le don total et absolument gratuit est un attribut purement, exclusivement divin. Tu disais tout à l’heure que ce don total était très intrusif… Et, c’est en effet prendre beaucoup de pouvoir sur les bénéficiaires de nos services, de nos dons. 

D’ailleurs même de la part de Dieu, ce n’est pas toujours facile de l’accepter, nous aimerions être un peu plus dans l’échange, nous raisonnons souvent comme si nous pouvions donner à Dieu… Nous avons du mal à accepter que tout vient de lui. Alors de la part d’un autre humain…

 

MARION

Il n’est pas facile en effet d’accepter que Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu’il ait la vie éternelle. Il est plus difficile encore d’accepter que ce don n’est pas adressé à un monde indifférent et anonyme, mais que c’est pour moi qu’il a été fait. C’est difficile… mais de la part de Dieu c’est possible de l’entendre et même de le recevoir comme un cadeau, d’en vivre. Est-ce qu’il en est de même quand ça se joue dans une relation humaine ? Je n’en suis pas sûre… Il y a des choses qui n’ont de sens que parce qu’elles viennent de Dieu.

 

ERIC

Peut-être est-ce précisément une affaire de hiérarchie. Si donner est une forme de pouvoir, tout donner devient un pouvoir absolu, et ce pouvoir n'est acceptable que parce qu'il vient de Dieu. 

Peut-être qu'à force de parler du Dieu qui s'abaisse, qui vient à nous, qui se fait serviteur, nous oublions que c'est précisément là son pouvoir et sa puissance et qu'on pourrait peut être au moins le laisser être serviteur. 

Vous n'avez pas d'autre Père que le Père céleste nous dit Jésus. Dieu seul est porteur de vie. Dieu seul est porteur de salut (même si je reste convaincu que cette vie et ce salut, il me les donne aussi au travers de celles et ceux qui m'entourent) 

 

MARION

Tu veux dire que vouloir être serviteur à la place du serviteur, c’est encore une manière de se prendre pour Dieu ?

 

ERIC

En tout cas, vouloir être serviteur comme Dieu se fait serviteur, vouloir prendre la croix de Jésus plutôt que la nôtre propre, c'est en effet une manière dont se vit notre tentation constante de vouloir être dieu. 

 

MARION

Finalement, est-ce que tout n’est pas une question de mesure. Aimer et servir à la manière de Dieu, comme une direction qui nous est indiquée mais en assumant ne pas aller au bout de cette voie, d’une part parce que nous n’en sommes pas capables, d’autre part parce que ce n’est pas souhaitable. 

 

ERIC

Une question de mesure, de nous laisser guider par Dieu, de reconnaître notre place et nos limites…. 

C'est peut être cela que nous devrions vivre et dire en tant qu'Eglise. Non pas "nous vous apportons le salut, nous avons tant à vous apprendre" 

Mais "voilà le chemin que notre Dieu nous indique, nous tentons d'y marcher,  boitillant, clopinant et nous aimerions que tu nous rejoignes dans cette marche.

Nous ne te demandons pas d'aller au pas de course, d'avoir le pied sûr mais sur ce chemin de l'amour et du service, nous sommes persuadés que tu peux nous apporter ton rythme propre, ta propre compétence. 

C'est toi que nous cherchons, avec ce que tu as pour construire avec nous une Église de disciples. 

 

MARION

C’est peut-être aussi ce que nous devrions vivre et dire dans nos relations aux autres. Il y a finalement deux manières un peu extrêmes de vivre une relation : avoir l’impression qu’on apporte toujours plus que l’autre sans recevoir en retour, au risque d’exploser un jour à la manière de Paul ; avoir l’impression que l’autre apporte plus et de ne pas être en mesure de rendre au risque de se sentir oppressé. Dans les deux cas, c’est une question de perception… Nos relations humaines seraient peut-être plus simples si nous prenions conscience et si nous acceptions que sur ce chemin de l’amour et du service nous allons à tâtons, et ce que je perçois n’est pas ce que l’autre perçoit. 

 

Je me souviens de la première fois où quelqu’un m’a corrigée en me disant “ne réponds pas de rien quand quelqu’un te dit merci, dis plutôt avec plaisir” parce que ça donne du sens à ce que tu as fait pour cette personne, et ça permet d’accueillir le fait que pour elle ce n’était pas rien. 

 

ERIC

Tiens, on pourrait aussi réfléchir sur la réponse “je t’en prie” ou “je vous en prie”, qui quand je donne me place aussi dans le registre de la prière et donc de la demande. 

Mais pour revenir à “avec plaisir”, si c’est effectivement avec plaisir, cela indique autre chose… C’est un des traits de l’amour : nous pousser à faire librement et avec plaisir ce que l’on n'aimerait pas être contraint de faire… Ainsi répondre “avec plaisir”, c’est aussi dire à la personne le moteur de cette action…

La dernière fois que je suis venu, je plaidais pour une théologie amoureuse, pour l’amour comme seule focale de l’étude des textes bibliques… C'est peut-être pour cela que j'ai toujours de la sympathie pour Paul, même quand il est insupportable, même quand il est incohérent, même quand il pète les plombs…  plus qu'une soif de pouvoir, je lis une déception de ne pas être reconnu dans son amour pour les corinthiens… 

Peut-être est-ce là son oubli, nous ne savons, nous ne pouvons pas aimer comme Dieu aime… Même si nous voulons donner de bonnes choses, nous ne savons pas toujours donner ce qui convient. Et nous, nous attendons toujours quelque chose en retour, un peu d’amour en réponse ou au moins d’être reconnu dans notre geste, dans ce qu’il signifie… Et ce tâtonnement, et cette attente ne diminuent rien à notre amour.

Avant de graver le verset en lettres d’or, on pourrait peut-être le compléter

C’est vous, c’est toi que je cherche, et non ce que tu as, mais… ce que tu apportes avec ton coeur, avec ton amour, avec tes failles, aussi, est reconnu et bienvenu.

 

Rédigé par Eric George Marion Heyl

Publié dans #2 Corinthiens, #Paul, #Don, #Attente, #déception, #Eglise

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