Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le sycomore inutile

La parabole du serviteur inutile nous dit-elle qu'on n'en fait jamais assez ?

Une prédication à deux voix sur 2 Timothée 1, 6 à 14 et Luc 17,5 à 17

 

Le sycomore inutile

ERIC

Qui, parmi vous, voit Dieu comme un patron exigeant, qui nous rajoute des choses à faire dès qu’on s’est acquitté d’une tâche ?

Personne ? J’avoue que je m’y attendais un peu. En effet, ce patron semble très éloigné du Dieu qui nous aime gratuitement, qui nous pardonne… Alors, la parabole de Jésus tombe-t-elle complètement à côté ?

MARION

Pas tant que ça à mon avis. Parce que si ce patron nous semble loin du Dieu d’amour, c’est pourtant bien Dieu que nous voyons souvent derrière l’image de ce patron. Et c’est peut-être ça qui rend la parabole si dérangeante et si difficile. C’est une lutte de ne pas voir Dieu comme un patron exigeant ou comme un juge impitoyable et cette parabole nous place devant cette difficulté. L’idée qu’il faudrait toujours en faire plus pour Dieu pour obtenir quelque chose de lui est tenace, malgré la prédication de la grâce !

 

ERIC

Peut-être cultivons-nous cette image de Dieu malgré nous, malgré Luther et Calvin, à cause des millénaires passés à voir les divinités comme des maîtres pour qui il faut en faire toujours plus. Plus proche de nous, peut-être aussi que notre quotidien est fait de ce cumul des tâches, de cette impression que notre to-do-list ne s’arrête jamais…

 

MARION

En effet il y a toujours des choses à faire, je dirais même qu’il y a toujours plus de choses à faire. À la maison, il y a toujours une lessive de plus à lancer, une armoire de plus à trier, un coin de poussière de plus à nettoyer. C’est vrai aussi au travail, même quand celui-ci relève de la vocation. Combien sommes-nous à avoir cette impression de n’avoir le temps pour rien et pourtant de ne pas réussir à faire ce que nous devrions faire. Et cette to do list ne nous est pas toujours imposée, nous sommes parfois le plus exigeant des patrons avec nous-mêmes.

 

ERIC

Tu évoques notre travail même quand il est vocation, et c'est vrai que les pasteurs connaissent cette liste de choses à faire qui ne cesse de se remplir.

Mais même pour les non-pasteurs, l'Église est rapidement un lieu de to-do list. Qui a dû venir tôt pour ouvrir aux pasteurs visiteurs ? Qui s'est occupé des fleurs ? De la musique ? De la sono ? De la Cène ? Qui gère le nettoyage du temple (j'improviserai en fonction)?

Toutes ces petites choses si importantes... Alors, vous sentez vous comme des serviteurs inutiles ?

 

MARION

Personnellement je suis convaincue que tous ces petits services ne sont pas inutiles. Il suffit d’ailleurs qu’ils ne soient pas effectués pour qu’on s’en rende compte ! Alors à quoi nous appelle cet injonction de Jésus : “dites :

serviteurs inutiles, voilà ce que nous sommes :

ce que nous devions faire, nous avons fait

Est-ce une manière de nous dire que ce n’est pas là, dans ce que nous faisons parce que ça doit bien être fait, qu’est notre utilité, que ce n’est pas là que nous apportons quelque chose. Je veux dire quelque chose en plus, quelque chose qui vient vraiment de nous. Après tout, toutes ces tâches que nous accomplissons par obligation, est-ce qu’un autre ne pourrait pas les accomplir tout aussi bien ? D’ailleurs, c’est bien souvent ce que nous espérons : que quelqu’un prenne la relève !

 

ERIC

Tu veux dire que cet appel de Jésus pourrait ne pas être entendu comme une manière de dénigrer les petites tâches dont nous nous acquittons ?

Et que ce pourrait être plutôt comme un appel à ne pas nous identifier à ces tâches, à ces prescriptions  ? C’est vrai que nous oublions souvent d’entendre la finale du maître “ensuite tu mangeras et boiras, toi !”

Il y a les prescriptions, ce qui doit être fait et que n’importe qui peut faire. Et puis, il y a le : “tu mangeras et boiras, toi !” Toi ! Je me demande s’il  s’agit, d’une récompense, du temps de repos, ou bien du temps d’être enfin soi-même, le temps de faire ce qui nous nourrit et nous désaltère vraiment, le temps de nous réaliser nous même, de ne plus être serviteur inutile mais “toi”...

 

MARION

Et c’est peut-être là, dans cet après, que nous sommes finalement attendus, parce que c’est là que nous ne sommes plus simplement un parmi d’autres, mais que nous pouvons véritablement laisser se déployer ce qui nous rends uniques : les dons, les charismes qui nous ont été confiés ; les envies et les rêves qui nous font vivre. Seulement qui peut nous autoriser à ça, qui nous dit “ensuite tu mangeras et boiras, toi” ? Si nous sommes souvent le plus exigeant des patrons envers nous-mêmes, est-ce que cette invitation ne vient pas forcément d’un autre ? Ici c’est le maître qui l’adresse à l’esclave, mais n’est-ce pas aussi ce à quoi Paul invite Timothée quand il l’appelle à raviver le don de Dieu qui est en lui ?

 

ERIC

C’est vrai que cet appel à raviver, nous l’entendons souvent comme un appel à la persévérance, à remettre un coup de collier mais ce qui a tendance à s’étouffer, à s’éteindre est-ce le plus souvent l’énergie de faire ce qui doit être fait, ou bien l’émerveillement devant ce qui est donné, la joie de faire ce qu’on aime faire ? Et de voir que c’est ce qui est donné.

Et je trouve intéressant que Paul mentionne ici son imposition des mains à Timothée… Je n’y vois pas le signe que l’Esprit se transmet par imposition des mains mais plutôt l’autorité que Dieu nous délègue ici pour prendre soin des autres. Dans ses lettres à Timothée, Paul prodigue à la fois des consignes et des conseils de soin… Et même si l’imposition des mains conférait à Paul cette autorité, je suis certain que le soin était réciproque, Paul l’exprime dans certaines lettres…

Qui parmi nous n’a jamais dit à un proche “arrête-toi, maintenant !” “repose-toi un peu”. Et qui n’a jamais eu l’impression en disant cela de parler à un mur… ou, peut-être, à un arbre…

 

MARION

D’après la parabole racontée par Jésus, il y a pourtant des arbres qui entendent ! Je trouve surprenante cette parabole : quel intérêt à demander à un sycomore de se déraciner et d’aller se planter dans l’eau ; et quel intérêt à ce que la foi permette de le faire ? Notre échange m’amène à y lire peut-être autre chose. Et si la foi était ce qui nous permet de faire bouger ce qui semble impossible à faire bouger, ce qui nous permet de déraciner ce qui semble pourtant bien enraciné ? N’avons-nous pas tous un sycomore à déraciner en nous afin de nous libérer de ce qui nous retient de profiter de la vie, de manger et de boire comme le dit Jésus dans sa parole ou de vivre du don que Dieu a placé en nous comme le dit Paul. N’avons-nous pas tous à nous libérer de cette image d’un Dieu exigeant et intransigeant qui nous en demanderait toujours plus, tout comme de ce patron que nous nous imposons à nous-mêmes ? 

Et c’est là je crois que cette parole prend sens : dans la foi, dites à ce sycomore d’aller se planter dans la mer.

ERIC

Hmmm, je ne sais pas si de la foi gros comme un grain de moutarde serait suffisant pour que tu parles à ton sycomore, il faudrait peut-être au moins une noix… Et c’est sans doute vrai pour moi, aussi. Mais  avec de la foi gros comme un grain de moutarde, je peux dire en confiance au sycomore qui pousse dans le coeur de mon frère, de ma sœur « allez, déracine-toi » en murmurant à ce frère, à cette sœur : « arrête-toi » « reposes-toi, maintenant » « le temps est venu d’être toi, de manger et de boire »

Amen

 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
Eric George

Pasteur de l'Eglise Réformée de France, amateur de jeux de société, de cinéma, de longues discussions
Voir le profil de Eric George sur le portail Overblog

Commenter cet article