La bonne place
Publié le 20 Juillet 2025
Prédication du 20 juillet 2025
Il y a toujours un risque à prêcher sur Marthe et Marie, surtout quand on est un homme et pas forcément champion dans la répartition des tâches ménagères… Alors, pour minimiser les risques, je voudrais savoir un peu où vous vous situez.
Qui est du côté de Marthe et pense qu’en effet, sa sœur pourrait quand même lui donner un coup de main ?
Qui est du côté de Marie et pense qu’elle a fait le bon choix et que sa sœur a tort de s’en plaindre ?
Qui est du côté de Jésus et pense que Marthe s’agite et se préoccupe beaucoup trop de ce qui est secondaire ?
Eh bien moi, je ne suis du côté de personne… Je pense que nous sommes devant le récit d’une rencontre ratée où chacun est à coté de la plaque.
Marie est à côté de la plaque parce qu’en effet, elle pourrait aider sa sœur.
Marthe est à côté de la plaque parce qu’au lieu d’appeler sa sœur à l’aide, elle demande à Jésus, à l’homme dans la maison de rappeler Marie à ses devoirs de femme.
Et Jésus… est à côté de la plaque dans une réponse très masculine « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire… » Je me demande combien parmi vous pensent, combien de générations de femmes ont pensé, sans forcément oser le dire : « T’es bien gentil, coco, avec ta « seule chose nécessaire » mais tu es bien content d’être reçu dans une maison propre et d’avoir une assiette remplie de bonnes choses ». (Bon, vous n'appelleriez peut-être pas Jésus "Coco"...)
Et pour répondre à cette objection tacite, pendant des siècles, des exégètes, des savants, des hommes ont commenté ce passage en posant comme postulat de base que le Seigneur ne s’occupait certainement pas d’affaires aussi triviales que ces questions de repas à servir mais qu’il fallait chercher dans cet épisode un enseignement plus élevé que ces histoires de bonnes femmes… J’ai un peu peur d’aller relire mes anciennes prédications sur ce texte… Eh bien ce matin, nous allons rester chez Marthe, avec cette histoire de repas à servir…
D’abord parce que, comme je le disais au départ, j’ai sans doute besoin d’entendre ce texte me questionner sur la répartition des tâches et surtout parce que faire de Marie, qui laisse sa sœur s’épuiser à servir sans l’aider, faire de Marie, donc, un modèle de la spiritualité voulue par Jésus, ça ne marche pas…
Ce serait contraire à tout le reste de l’enseignement de Jésus « aimez vous les uns, les autres », « mettez vous au service les uns des autres », ce serait contraire à la manière dont lui-même a vécu… Marie a choisi la bonne part, je ne crois pas qu’il faille entendre cela comme un jugement moral…
Mais alors quelle est cette bonne part (on pourrait entendre cette bonne place puisqu’à l’origine, le mot indique un district) que Marie a choisi ?
J’entends d’abord qu’il y a une bonne part, on peut même dire une meilleure part. Non, toutes les places ne se valent pas. C’est bien ce qu’affirme Jésus en refusant d’ordonner à Marie d’aider sa sœur.
Et cette place, je l’entends de manière très concrète : lors d’une réception, la bonne part, la bonne place, c’est d’être avec les invités plutôt qu’au service, lors d’un repas, la bonne part, la bonne place, c’est d’être à table plutôt qu’en cuisine. C’est cette part-là, cette place-là que Marie a choisi. Or, le problème, c’est qu’à l’époque de Jésus, à l’époque de Marthe, cette part-là, cette place-là, est réservée aux hommes.
Marie s’installant aux pieds de Jésus pour l’écouter, c’est Rosa Parks s’asseyant aux places réservées aux blancs dans les bus de Montgomery. Et cela scandalise Marthe qui demande à l’homme Jésus de remettre la femme Marie à sa place. Et Jésus refuse, Jésus affirme que Marie a le droit de choisir sa place. Tout comme Marthe.
Et c’est là que les ennuis commencent.
Eh oui, qui va préparer le repas ?
S’il n’y a plus une partie de l’humanité dont le rôle est de s’assurer que l’autre puisse avoir la bonne part, s’il n’y a plus d’un coté les hommes qui mettent les pieds sous la table et de l’autre les femmes qui préparent le repas, s’il n’y a plus d’un côté les citoyens libres qui discutent des affaires de la cité et de l’autre, les esclaves qui bâtissent et entretiennent, s’il n’y a plus d’un côté les pays riches qui se protègent du bouleversement climatique et de l’autre les pays pauvres qui le subissent de plein fouet en produisant notre richesse, comment va-t-on faire ?
Légitimer de nouvelles oppressions ou partager la bonne part comme la mauvaise ?
Et puis, vient une autre question… « Tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire ». C’est quoi, cette seule chose nécessaire ? Je vous préviens tout de suite, je ne donnerai pas la réponse, je ne l’ai pas.
Pourtant je crois que c’est une question essentielle. Je crois que chacun, chacune nous sentons, plus ou moins confusément, qu’il nous manque quelque chose qui nous est absolument, fondamentalement nécessaire. Et que quoique nous fassions, ce vide, ce manque subsiste. Il fallait une figure féminine pour nous parler de ce manque. Pas parce que les femmes se consacreraient naturellement à des choses aussi frivoles que satisfaire les hommes. Mais parce qu’à travers des millénaires, à travers bien des sociétés, les femmes se sont vues chargées de subvenir aux besoins primaires de l’être humain. Et pendant que Marthe est occupée à cette tâche, Jésus lui donne, et à travers elle, nous donne cet enseignement : il y a un besoin encore plus fondamental que nos besoins primaires, il y a en nous un manque, un vide qu’aucune de nos activités ne saura combler.
Frères et sœurs, je ne sais pas si vous avez remarqué : Marie est aux pieds du Seigneur et elle l’écoute mais on ne sait rien de ce que Jésus dit à Marie. Marthe s’affaire et finit par se plaindre et c’est finalement à elle que Jésus parle, c'est grâce à elle que nous viennent les deux enseignements de cet épisode.
Chacun, chacune d’entre nous a le droit de choisir la bonne part.
Il est en nous un manque, un vide, un besoin que nul ne peut combler par lui-même, par elle-même
Que ces enseignements viennent nous bousculer, nous interroger, transformer nos manières de vivre et de répartir le travail.
Qu’ils nous permettent, qu’ils vous permettent mes sœurs de revendiquer la bonne place à laquelle vous avez droit, autant que vos frères
Amen
Photo de Library of Congress sur Unsplash
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