Voir le patriarcat

Publié le 20 Juillet 2026

Voir le patriarcat

Que ce soit dans la société ou dans mon Église, je relève une constante chez les défenseurs et défenseuses d'homme accusés d'agression sexuelle : l'incompréhension. "L'accusé n'a pas attaqué d'enfants" , "il n'a pas drogué une femme pour abuser d'elle", "C'était une relation consentie", "la, les victimes exagèrent, règlent des comptes"

Et je crains que ces positions soient souvent sincères, que ces défenseurs et défenseuses ne voient réellement pas le problème. Je le crains parce que j'occupe la même situation. Homme blanc quinquagénaire, hétéro, etc, je suis un privilégié. Et pour cela, je me risque à ce témoignage.

Je ne suis pas un spécialiste des questions du sexisme, du patriarcat, de la culture du viol.  C’est juste un sujet qui m’intéresse , qui m’interpelle sur lequel j’ai un peu lu. Je ne suis pas non plus un modèle de masculinité respectueuse. Au contraire, je suis issu d'une société où Han Solo embrasse Leïa Organa de force et elle n'attend que ça, où Indiana Jones attrape Willie au fouet et où ces drôle et cool. Je n'arrêterai pas de regarder L'Empire contre-attaque ni Indiana Jones et le temple maudit, d'écouter de nombreuses chansons problématiques (personne ne me le demande d'ailleurs). N'empêche, ces œuvres (et ce ne sont pas les pires) ont façonné mon imaginaire d'adolescent. Un imaginaire où la séduction se pense et se dit en termes de conquête (et donc de domination). Un imaginaire où les femmes préfèrent les mauvais garçons (ce qui désolait l'ado timide que j'étais) . Un imaginaire où l'amitié entre un homme et une femme est sensée aboutir à une relation amoureuse ou devenir « l'enfer » de la friendzone, ou la moindre marque d’attention peut être lue comme marque d’un intérêt romantique. Cet imaginaire, cette représentation du monde donne de sales habitudes de regard prédateur, d'objectivation des femmes. Et il est difficile de s'en défaire...

Et puis, je ne sais pas quelle est la part de cet imaginaire, ou - pour appeler un chat un chat - de cette culture du viol et quelle est la part de mes privilèges ignorés, mais il y a plein de choses que je ne comprends pas, que j'ai besoin qu'on me signale ou qu'on m'explique.

J'ai besoin qu'une amie me dise "c'est vrai que tu coupes la parole aussi bien aux hommes qu'aux femmes. Mais il faut que tu réalises que contrairement à un homme, une femme risque d'avoir assimilé qu'elle ne devait pas reprendre la parole. Fais-y attention"  J'ai besoin qu'une autre m'explique pourquoi elle vit aussi mal un comportement sexiste qu'une agression : "Dans les deux cas, je suis réduite au rang d'objet". J'ai besoin de témoignages qui m'indiquent qu'on peut rire d'une plaisanterie grivoise tout en étant très mal à l'aise. Et puis, je ne comprends pas bien la peur d'une éruption de violence. Je ne comprends pas la sidération ou la dissociation. Je ne comprends pas l'emprise. Je veux dire que j'en comprends intellectuellement les concepts mais je ne les ai pas éprouvés et cela reste vague, comme reste vague le concept de domination (je n'ai pour l'appréhender que quelques souvenirs d'enfant où je trouvais normaux des comportements humiliants d'adultes). Alors quoi ? Alors qu’est-ce que je fais ? Je me drape dans mon universalisme de façade, j’écarte d’un revers de main, je brandis des « oh, ça va, c’est pas bien méchant » et de « faut pas exagérerer », « on va pas tomber dans la morale » ?

Alors, je pars du principe que la parole des plaignantes est vraie. Je me documente, je lis, j'écoute les témoignages, les travaux des sociologues et des psychologues. J'essaie (pas toujours avec succès) d'écouter, de comprendre un point de vue. Je me risque parfois à interroger en tâchant de ne pas tomber dans l'injonction à la parole. En tentant d'éviter de tomber dans l'autoculpabilisation, j'entre en introspection sur mes propres comportements (gestes, plaisanteries, regards, attitudes...) qui ont participé, qui participent sans doute encore à ce continuum ("Not all men", il paraît... Mais bon, moi je me reconnais souvent dans des attitudes problématiques). Il n'est pas question de me justifier, encore moins de m'absoudre. Je fais partie des hommes qui essaient d'aider aux tâches ménagères au lieu d'en prendre leur part. Je ne sais pas comment comprendre et alléger la charge mentale de mon épouse. Bref, j'ai des progrès à faire en déconstruction...

Alors, à quoi bon ces quelques lignes ce témoignage ?

D'abord parce qu'au vu de l'actualité de notre société, de mon Église, je pense reparler de ces thématiques ici et peut être donner la parole à d'autres. Alors, autant dire d'où je parle...

Ensuite parce que ces mots tournent dans ma tête depuis longtemps et ça ne fait pas de mal de les structurer un peu.

Pour dire aussi ma reconnaissance à celles dont le travail ou les témoignages m'ont éclairé1 et surtout à celles qui ont eu la confiance et la patience de m'expliquer personnellement certains éléments.

Enfin, très modestement pour donner un petit témoignage. C'est vrai, nous, les mecs (« all men » j’en sais rien, moi oui), préférons souvent nous mettre sur la défensive ou dans le déni, nous sommes lents à la détente et plus encore à la mise en œuvre, mais vous voyez mes sœurs, mes amies, nous pouvons finir par entendre, par écouter. Alors ça vaut peut-être le coup de continuer à parler, de parler même un peu plus fort pour qu'un jour, nous nous y mettions aussi.

 

1 : Je ne fais pas un travail universitaire et ne note pas mes sources mais les trois livres et plusieurs interventions de Léa Chamboncel, Alice Raybaud : Nos puissantes amitiés, Géraldine Grenet et Marie-Ange Rousseau : Les combattantes, Erell Hannah et Fred Cham : Derrière. Une étonnante histoire de fesses.

 

Rédigé par Eric George

Publié dans #Humeurs, #sexisme, #Patriarcat

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