Le satan dans la communauté
Publié le 15 Mai 2007
Prédication du dimanche 6 mai 2007
Josué VII
Actes IV, 32 à V, 11
C’est l’histoire d’un homme et d’une femme…
Il est extraordinairement difficile de classer le récit d’Ananias et Saphira. Est-ce un récit de miracle négatif, punitif ? Est-ce une explication à la mort de certains membres de la communauté
avant la parousie, le retour final de Jésus Christ ? Est-ce un enseignement moral de type c’est pas beau d’être radin et menteur ? Est-ce la réécriture légendée d’un fait divers de la première
communauté chrétienne ?Toutes ces explications se retrouvent encore dans les différents commentaires.
La première chose que l’on puisse dire, c’est que ce récit ne peut pas ne pas s’interpréter, il ne permet aucun fondamentalisme. Tout discours sur Ananias et
Saphira est une interprétation. En effet, l’auteur nous livre ici des faits bruts. Ainsi, dire que Dieu a puni Ananias et Saphira, c’est une interprétation, ce n’est pas ce qui est écrit. On nous
dit qu’Ananias et Saphira meurent en entendant les paroles de Pierre. Aller au-delà, parler d’une punition, c’est de l’interprétation. De la même façon, il est très difficile d’extrapoler sur la
règle du don. Si Ananias et Saphira avaient reconnu ne donner qu’une part de la vente de leur champs auraient-il été condamnés de la même manière ? Le don dans cette première communauté
chrétienne est-il de l’ordre du tout ou rien ? Là encore, dire qu’Ananias et Saphira devaient tout donner ou ne rien donner, ou dire qu’ils pouvaient ne donner qu’une partie du fruit de leur
vente à condition de le dire clairement, me paraît être de l’ordre de l’interprétation. Ou plus exactement dire qu’une position médiane d’Ananias et Saphira aurait été condamnée aussi bien que
leur mensonge me paraît une extrapolation à partir du texte.
Une fois ceci établi, je suis partagé entre deux tentations. Celle de la paresse, puisque tout est affaire d’interprétation, à vous de vous mettre au travail, de relire ce texte et de trouver
votre interprétation. Ou bien celle du cléricalisme et de vous donner mon interprétation qui est forcément la bonne. Je vais opter pour le cléricalisme tout en espérant que plutôt qu'avaler telle
quelle mon interprétation, vous irez relire le texte pour vous faire votre propre idée. Pour ma part, je vois dans ce récit la description d'une blessure et la promesse d'une guérison.
La blessure est d'abord celle de cette communauté dont ils étaient membre. Une communauté que le livre des Actes nous dépeint comme idyllique, neuve, pleine
de l'Esprit Saint. Une communauté qui repose sur un collectivisme parfait et visiblement spontané (ce n'est pas moi qui fait de ce collectivisme un signe de perfection et d'inspiration, c'est
Luc).
Et, à la mort d'Ananias et Saphira, cette communauté est soudainement frappée d'une grande peur. Or le terme grec qui exprime cette peur est ambigu : il désigne aussi bien l'attitude respectueuse
de l'homme face à la puissance de Dieu (qu'on traduit souvent par "crainte") que la peur. On peut donc bien sûr lire cette grande peur comme l'attitude classique face à un miracle, on peut aussi
la comprendre comme l'effroi d'une communauté qui se rend subitement compte que tout n'est pas aussi merveilleux que ça...
Ananias et Saphira étaient membres á part entière de la communauté. Ils étaient dans cette effusion de l'Esprit. Et les voilà foudroyés. Et avec eux s'effondre le rêve d'une société idéale, préservée de tout mal. C'est un thème récurrent dans la bible depuis le jardin d'Eden. Adam et Ève avaient tout pour être parfaitement heureux en la présence de Dieu et patatras ! voilà le serpent... Les israélites étaient sortis d'Égypte et allaient enfin pouvoir vivre libres et patatras ! voila le veau d'or. Les murs de Jéricho étaient tombés et le peuple hébreux allait pouvoir s'installer en terre promise et patatras ! voila Akan. Ananias et Saphira s'inscrivent dans cette histoire. A son tour, la communauté idéale des disciples du ressuscité est attaquée non pas de l'extérieur mais de l'intérieur. À peine née l'Église se révèle corrompue.
Mais de quelle nature est cette corruption ? Quelle est la faute d'Ananias et Saphira ? On peut immédiatement éliminer l'avarice, le refus de tout donner. En
effet, Pierre le dit lui-même : Ananias étaient libre de faire ce qu'ils voulaient de leur champs et du produit de sa vente. Et à moins d'être hypocrite, quand on laisse quelqu'un libre de ses
choix, ce n'est pas pour les lui reprocher ensuite. Je sais bien que c'est un comportement que nous rencontrons parfois, que nous avons souvent mais peut-être peut-on éviter de faire à Pierre un
procès d'intention...
Reste alors le mensonge. Et visiblement, c'est bien ce que Pierre reproche au couple. "Ce n'est pas aux hommes que tu as menti mais à Dieu". Mais, ajoute Pierre, ce mensonge est l'œuvre du
satan. Si Ananias et Saphira blessent la communauté, c'est parce qu'ils sont eux même blessés.
Et en effet, on trouve en amont du mensonge, un phénomène réellement satanique. Par le satan, il ne faut pas entendre le diable aux sabots fourchus, ni même une puissance mauvaise personnifiée,
la question n'est pas de savoir qui est le satan, ni d'où il vient. Il s'agit de réentendre, à la base du mensonge d'Ananias et Saphira cette parole du serpent à Ève : "vraiment, Dieu a dit: Vous
ne mangerez pas de tous les arbres du jardin". Dans la Bible, le satan (non pas un nom propre mais un nom commun) c'est l'accusateur. Ce qui est satanique, c'est de transformer en règle, en
obligation ou en interdit la liberté que Dieu nous donne. Ainsi, certains des premiers chrétiens mettaient en commun leurs biens (tous ne le faisaient pas, sinon on ne citerait pas ceux qui le
faisait) parce qu'ils étaient suffisamment libres vis à vis de leurs biens pour le faire. Mais cette liberté, Ananias et Saphira la comprennent comme un commandement et ils se culpabilisent de ne
pas réussir à en faire autant. C'est ce sentiment de culpabilité qui va les conduire à tricher, à mentir. Ananias et Saphira meurent de croire qu'il leur faudrait se mettre en règle
avec Dieu. Voila ce que la bible appelle l'œuvre du satan : la transformation de l'Évangile de la grâce en parole de jugement, la transformation d'un message de vie en une sentence de mort. Ce
qui est satanique, ce n'est pas telle action ou inaction, ce ne sont pas nos vices, nos fautes ou nos incapacités. Ce qui est satanique ce n'est pas la faiblesse et le péché, c'est la
culpabilisation. Ce qui est satanique, c'est de croire que nos manquements nous privent de l'amour de Dieu.
L'histoire d'Ananias et Saphira est inquiétante puisqu'elle nous dit qu'aucune communauté, aussi sainte, aussi emplie d'Esprit soit-elle, n'est à l'abris de cette perversion de l'Évangile. Elle est aussi rassurante parce qu'Ananias et Saphira tombent foudroyés. Je sais bien que c'est un peu surprenant mais je crois qu'il faut lire la mort d'Ananias et Saphira comme une promesse. Non pas une promesse de mort pour les méchants (qui ne serait pas rassurant du tout, pour moi en tout cas). Mais si nous comparons avec la mort d'Ananias et Saphira avec celle d'Akan, nous nous apercevons que, contrairement à ce qui se passe pour Akan, Ananias et Saphira tombent tous seuls. Il ne sont pas mis à mort par l'assemblée. Ainsi, ce n'est pas à la communauté d'extirper le mal qui sévit en son sein, je n'ai pas à surmonter seul mon sentiment de culpabilité. Si l'histoire d'Ananias et Saphira me raconte ma propre corruption, elle me raconte également ma propre délivrance.
Frères et sœurs, il est vrai que nous ne parvenons pas toujours à vivre l'extraordinaire liberté que Dieu nous donne et que nous restons biens souvent captifs de nos fausses richesses. Il est vrai que la culpabilité nous ronge parfois et qu'alors nous trichons, cherchant à paraître ce que nous ne parvenons pas a être. Mais il est plus vrai encore que nous sommes aimés de Dieu, un amour qui nous mets en marche et fait mourir ce qui nous condamne.
Amen
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