Le Notre Père machinal

Publié le 12 Novembre 2008

Il priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseigne–nous à prier, comme Jean aussi l’a enseigné à ses disciples.
Luc X, 1

"Apprends nous à prier" Face à cette demande, mon premier réflexe de pasteur est d'expliquer que l'important de la prière, c'est de la dire avec nos mots à nous. Que la prière n'est pas une formule magique mais un dialogue avec Dieu. Je suis bien persuadé que mon attitude est théologiquement irréprochable.

Pourtant, à cette même question, Jésus lui, ne craint pas de répondre en proposant une prière non pas à inventer mais à réciter : le "Notre Père".
Bien sûr, le Notre Père est une prière riche et profonde, forte de sens, une prière que nous devrions toujours faire nôtre.
Mais qui  nierait que le Notre Père peut également être ânonné, débité aussi machinalement qu'une table de multiplication ?
Et d'ailleurs, comment ne pas voir ce qu'il y a d'identitaire, de bêtement religieux dans la demande du disciple : enseigne-nous à prier, comme Jean l'a enseigné à ses disciples.  Autrement dit : les saducéens, les pharisiens, les disciples de Jean ont leur façon de prier, donne nous la notre, la prière des disciples de Jésus comme un signe d'appartenance... Et  Jésus qui ne s'est jamais privé de frustrer la soif religieuse de ses contemporains, Jésus qui refuse de faire des miracles, de répondre aux questions sur son autorité, Jésus accède à la demande, comme ça, sans rechigner, sans mise en garde.
Pourquoi ?
Parce que prier avec les mots de Jésus, c'est se rappeler que c'est par lui et non par nous-même que nous entrons en contact avec Dieu.
Parce que quand je prie avec mes propres mots, je prie seul. Alors que Notre Père me permet une prière communautaire.
Enfin parce que la prière machinale peut accomplir des miracles. Un collègue me racontait cette histoire. Au chevet d'une dame atteinte de démence sénile, incapable d'entrer en contact avec qui que ce soit, incapable même de fixer son regard, il avait fini par réciter le Notre Père. A ce moment les yeux de la vieille dame ont cessé de divaguer pour le fixer, et une larme a scintillé. Après cette visite, il a appelé la fille de cette dame pour lui raconter l'épisode. Plusieurs jours plus tard, celle-ci le rappelle en pleurant : une fois encore le Notre Père avait eu le même résultat, pour la première fois depuis des mois, un contact avait été établi avec sa mère.
Tout visiteur d'hôpital a sans doute une expérience similaire dans laquelle le Notre Père réveille quelque chose d'endormi, permet un contact. Bien sûr, il n'y a là rien de surnaturel, on doit certainement trouver des anecdotes similaires avec l'Ave Maria dans le catholicisme, une prière musulmane en Islam, ou juive en judaïsme. Et, pourquoi pas, un poème ou une table de multiplication ?
Mais ce que je trouve merveilleux, c'est que Jésus ait ici laissé de côté son opposition au religieux pour répondre à notre faiblesse humaine. Je trouve merveilleux cette réponse faite à une demande critiquable qui vient répondre à un besoin profond : celui de mots qui au delà même de notre intelligence nous relient aux autres.

Rédigé par Eric George

Publié dans #Petite théologie pas très sérieuse

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