Le péché originel
Publié le 20 Novembre 2006
Une vieille prédication qu'une paroissienne a accepté de lire dimanche matin pendant que je m'amusais bataillais travaillais au synode...
C'est une rareté : j'ai de plus en plus de mal à me retrouver dans mes vieilles prédications mais celle-ci continue à exprimer ma compréhension des choses.
Genèse II ; 7 à 9 et III ; 1 à 21
Romains V ; 12 à 19
A partir du péché d’un seul , le jugement a abouti à la condamnation du monde... Une phrase terrible, une phrase qui a posé bien des problèmes au christianisme, une phrase qui lui a valu bien des critiques...
En effet, l’idée du péché originel est sans doute l’un des concepts les plus controversés du christianisme, peut-être aussi l’un des plus mal compris. Les textes que nous avons entendus nous invitent à nous pencher sur cette notion de péché originel. Il nous faut comprendre ce qu’est le péché originel, voir ce qu’entraîne une telle idée, retrouver pourquoi le péché originel tient une place si importante dans le christianisme.
Pour comprendre ce qu’est le péché originel, il nous faut retourner vers les sources, nous pencher sur le texte de la Genèse. A première vue, l’histoire est simple : Dieu interdit une chose à Adam et Eve, Adam et Eve désobéissent et Dieu les punit eux et tous leur descendants... Seulement les choses ne sont pas aussi simples que cela. Ecoutons ce que Dieu dit à Adam : "parce que tu as écouté la voix de ta femme et que tu as mangé de l’arbre dont je t’avais formellement prescrit de ne pas manger, le sol sera maudit à cause de toi. C’est dans la peine que tu t’en nourriras tous les jours de ta vie, il fera germer pour toi l’épine et le chardon et tu mangeras l’herbe des champs. A la sueur de ton visage tu mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes au sol car c’est de lui que tu as été pris. Oui, tu es poussière et à la poussière tu retourneras" Ce n’est donc pas Adam qui est maudit mais le sol et il n’est pas maudit par Dieu, mais par le geste d’Adam. Les ordres de Dieu ne sont pas les ordres d’un tyran autoritaire mais des prescriptions, des ordonnances médicales qui conduisent à la vie. Le récit de la genèse n’est donc pas le récit d’une faute et d’une punition mais le récit d’une transgression qui conduit au malheur.
Il convient de rappeler que le récit de la Genèse n’est pas un récit historique mais un mythe. L’auteur du récit ne pense pas qu’il y a eu un Adam qui a fait entrer le malheur dans le monde en mangeant un fruit... Un mythe, cen 'est pas un conte mais un récit qui dit quelque chose de la nature humaine et non pas de l’histoire de l’humanité. En fait, le récit que nous venons d’entendre ne raconte pas d’où vient le péché, c’est à dire la séparation, la rupture entre l’homme et Dieu, l’incapacité de l’homme à obéir à des commandements qui vont dans son intérêt, il affirme que tous les hommes sont pris dans cette incapacité et nous éclaire un peu sur la nature de cette incapacité. En fait, nous comprenons mal le terme "originel" nous croyons qu’il s’agit du péché des origines alors qu’il signifie qui concerne tous les hommes. Nous pourrions parler de péché universel.
Encore une fois, lorsque je parle du péché, je ne parle pas d’une faute, d’une désobéissance, je parle de ce qui entraîne nos fautes, nos désobéissances. Il nous faut donc distinguer le Péché (notez l’article défini au singulier), qui est notre séparation d’avec Dieu, des péchés qui sont les écarts, les fautes, les erreurs que ce Péché entraîne.
Qu’est ce que le péché ? Il serait très prétentieux pour moi de prétendre vous expliquer ce matin en dix minutes ce qu’est la nature humaine mais le texte de la Genèse nous donne de très sérieux indices pour nous montrer ce qui nous sépare de Dieu. "Vraiment ! Dieu vous a dit : " vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin..." et "J’ai pris peur car j’étais nu" Ces deux phrases à mon avis nous livrent la clef. Le serpent manœuvre afin que la seule interdiction prenne pour Eve des proportions gigantesques et la conséquence de la transgression de l’interdit pour l’homme, c’est la prise de conscience qu’il est nu, qu’il est dépouillé, qu’il lui manque quelque chose.
Le péché qui nous emprisonne, qui nous empêche d’obéir au commandement de vie, qui nous empêche d’aimer notre prochain, c’est l’angoisse. Notre incapacité à accepter ce que nous sommes, notre désir incontrôlable et incontrôlé d’être différent de ce que nous sommes, d’être d’avantage, d’être mieux, de dépasser notre condition. Attention, je ne parle pas du désir de progresser qui est légitime et positif, je parle du refus destructeur d’assumer notre place d’êtres humains. Lorsque je parlerai d’accepter ce que nous sommes, je ne voudrai pas dire : "être content de soi" mais "assumer notre humanité".
Parce que nous nous sentons dépouillés, démunis, nous percevons l’autre comme une menace, nous éprouvons le besoin d’être supérieur à lui pour le tenir à distance. Parce que nous sommes incapables de nous aimer nous-mêmes, nous sommes incapables d’aimer les autres.
Le texte de la Genèse est un diagnostic : il ne nous dit pas d’où vient que nous soyons malades, il nous révèle ce qu’est notre maladie.
Le péché originel ou universel ce n’est pas une faute commise, ce n’est pas la convoitise, le désir sexuel. Le péché originel, ce qui sépare l’homme de Dieu c’est la peur, c’est l'angoisse.
Si l’idée du "péché originel" a été condamné à partir du XVII° siècle, c’est qu’on y a vu une condamnation moralisatrice et destructrice sur l’humanité alors qu’on aurait du y voir un constat, une lamentation sur l’humanité : l’humanité fait plus facilement le mal, ce qui l’entraîne à sa perte, que le bien, ce qui la conduit à la vie.
En vérité, la notion du péché originel ne me semble pas si destructrice que cela. D’une part, qu’on accepte ou non cette notion, on est bien obligé de constater que le mal existe et que l’homme commet du mal. Ce n’est donc pas avec elle que l’homme a inventé le mal. Il connaissait l’existence du mal bien avant et l’idée du péché originel permet d’expliquer une partie de ce mal
De plus, affirmer que le péché est plus que la faute commise, qu’il est dans la nature de l’homme, affirmer que tous sont pêcheurs, incapables par eux même d’obéir à la volonté de Dieu, c’est affirmer que nul n’a le droit de juger son frère. Nul ne peut s’estimer supérieur à son prochain au point de poser un jugement sur lui alors qu’il est prisonnier de la même nature, du même péché. Sans doute les Eglises ont elles oublié cela en brandissant le péché originel, mais en affirmant "tous sont pêcheurs", je me retire tout droit de juger et a fortiori de condamner ceux qui comme moi sont prisonniers du péché. En fait, le péché originel n’est pas une doctrine moralisatrice, au contraire, c’est l’interdiction du jugement.
Enfin, il est impossible de parler du péché sans parler de la grâce. Oui, beaucoup de chrétiens affirment que l’homme naît pécheur et je fais partie de ceux-là. Mais ces mêmes chrétiens proclament que par Jésus Christ, Dieu a manifesté sa grâce et a offert aux hommes leur libération.
C’est ce que fait Paul dans le passage de l’Epître aux Romains que nous avons entendu (en fait, c’est ce qu’il fait à travers toute l’épître aux romains). Paul ne s’étend pas sur la nature de ce qu’il appelle la transgression d’Adam. Il ne va pas chercher si c’était la convoitise, sa passion charnelle pour Eve qui le poussait à désobéir à Dieu. Il reprend simplement Adam comme figure mythique. Pour Paul, Adam n’est pas le premier homme, il est l’être humain, il représente l’humanité toute entière.
Et à Adam, figure de l’humanité esclave, Paul oppose Jésus Christ, figure du Dieu rejoignant l’humanité pour la libérer. 'Attention cependant, si Paul fait d'Adam une figure mythique, ce la ne signifie pas qu'il en fasse de même pour Jésus le Christ) Paul nous montre que Jésus Christ est plus fort que notre propre nature, qu’il est pour tous les hommes, la justification qui donne la vie.
Par Jésus Christ, Dieu nous justifie. Aujourd’hui, se justifier signifie se chercher des excuses, c’est un terme souvent péjoratif : "ne te justifie pas". Sous la plume de Paul, il a une toute autre signification. Etre justifié par Dieu, signifie être considéré comme juste, comme conforme à ce que Dieu attend de nous et ce, indépendamment de nos actes. Jésus Christ est la justification, cela signifie qu’en Jésus Christ, Dieu nous montre qu’il nous aime tel que nous sommes, avec nos faiblesses, nos dépouillements, nos manques...
Et c’est par cet amour qu’il nous délivre du péché, c’est à dire de l’angoisse. Puisque Dieu nous aime tel que nous sommes, à notre tour, nous pouvons accepter ce que nous sommes, a notre tour, nous pouvons accepter notre faiblesse, accepter de tenir notre rôle d’être humain, cesser de nous vouloir supérieurs à nous-mêmes, de cesser de nous rêver supérieurs à nos frères.
Frères et sœurs, cessons de nous perdre dans des rêves de supériorité, de perfection, ayons sur notre condition un regard lucide. Reconnaissons l’angoisse qui nous retient prisonnier. Alors, nous cesserons de vouloir juger nos frères.
Mais n’en restons pas là, prenons conscience aussi, de l’amour infini que Dieu nous manifeste en Jésus Christ. Alors l’angoisse s’évanouira, alors nos chaînes se briseront, alors nous pourrons nous aimer et aimer nos frères et nos sœurs.
Amen
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