Miettes de théologie

La prière, ça marche pas

8 Juillet 2012 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du dimanche 8 juillet 2012

Ezéchiel II, 2 à 5

II Corinthiens XII ; 1 à 10

Marc VI 1 à 6

 

« Monsieur le pasteur, j’ai prié mais ça marche pas »J’entends régulièrement cette remarque (finalement, peut être pas aussi souvent que je le voudrais… Après tout, une phrase qui commence par « J’ai prié… », c’est toujours bien à entendre). La prière, ça marche pas. Je pense que c’est un constat que tout chrétien fait au moins une fois dans sa vie. Non ?

Je sais bien que de telles choses ne se disent pas aussi brutalement, en tout cas, pas en chaire.

Pourtant les textes de ce matin nous racontent des échecs de prières, ils nous en donnent deux interprétations différentes et relèvent une seule et même attitude.

 

« Il guérit quelques malades en leur imposant les mains »… Bien sûr, on pourrait remarquer que ces quelques malades guéris font un pas si mauvais score. Mais Marc nous montre bien un Jésus en situation d’échec dans sa contrée natale : « Il ne pouvait faire là aucun prodige ». Ainsi, Jésus n’a pas toujours pu guérir… Et nous pouvons penser à tous ces malades que nous aurions aimé voir soulagés de leur maux, nous pouvons penser à ces maladies contre lesquelles nous nous sommes arque boutés à la force de nos prières. Sans que cela ne donne rien. Attention, nous ne devons pas oublier les quelques malades qui ont été guéris, nous ne devons pas oublier nos prières exaucées. Mais cela n’amoindrit pas vraiment le poids de celles qui ne l’ont pas été…

« Par trois fois j’ai demandé à Dieu d’éloigner de moi cette écharde dans ma chair ». Nous ne savons pas de quelle écharde parle Paul, les interprétations vont d’une maladie chronique à une épouse qui ne se serait pas convertie au christianisme… Mais qu’importe, nous savons tous ce que c’est que porter une écharde dans notre chair, nous savons ce que c’est qu’être blessé, rongé au point que c’en est douloureux physiquement par l’angoisse, le remords, les regrets, les tentations. Nous savons tous ce que c’est qu’une blessure dont on n’arrive pas à se sentir libre, une douleur lancinante qui revient sans cesse… Il nous suffit donc de savoir que Paul a connu semblable douleur, qu’il a demandé à Dieu de l’en délivrer et que cette délivrance lui a été refusée.

Bref, dans ces deux situations, Marc et Paul nous le disent : la prière, ça marche pas toujours.

 

Et Marc et Paul expliquent, chacun à leur manière, cet échec de la prière.

Marc associe, implicitement, la situation d’échec à l’absence de foi des habitants de Nazareth. J’avoue que cette explication de l’échec de la prière me gène toujours un peu. D’abord parce qu’à la déception de la prière non exaucée, à la douleur de la maladie non guérie, elle ajoute une pincée de culpabilité : « c’est de votre faute, vous n’aviez qu’à croire plus »… Ensuite parce qu’elle fait courir le risque de rabaisser les prodiges accomplis par Jésus au rang de vulgaire tour de charlatan : « l’esprit de Victor Hugo ne veut pas faire tourner le guéridon car il y a parmi nous un esprit fort ».

Mais quelles que soient mes réserves, je dois bien admettre que cette explication est celle de Marc (ainsi que de Matthieu). Et puis, c’est vrai qu’un médecin ne peut pas guérir un malade qui ne veut guérir.

En tout cas, il faut tout de même souligner deux points. Tout d’abord, contrairement à l’usage qui a été fait par la suite de ce texte, Marc ne s’étend pas beaucoup sur le lien entre manque de foi et prière non exaucée. Il se contente de le relever et de s’étendre sur les raisons de ce manque de foi : « Nul n’est prophète en son pays »…

Ensuite, l’explication de Marc face au non exaucement de la prière, n’est pas la seule : Paul non plus n’a pas été exaucé dans sa prière et il en donne une toute autre explication. En effet, pour Paul, ce n’est pas le manque de foi, qui est en cause. C’est simplement que cette écharde dans sa chair va être pour lui l’occasion de découvrir une nouvelle encore plus porteuse de vie que ne l’aurait été la délivrance : la nouvelle d’un Dieu qui agit dans la faiblesse et non dans la force, d’un Dieu devant lequel nous pouvons être sans masque, sans orgueil, sans plastronner…

 

Malgré leur grande différence, un point commun rassemble ces deux interprétation de l’échec de la prière : les deux invitent à un déplacement, à un changement de perspective. Marc souligne que c’est l’incapacité des gens de Nazareth à voir Jésus autrement que comme le fils du charpentier qu’ils ont toujours connu qui cause leur manque de foi. Et c’est vrai que mieux nous connaissons quelqu’un, moins nous sommes capable de le reconnaître comme autre, comme porteur d’une parole potentiellement nouvelle et rénovatrice. C’est vrai que nous avons souvent tendance à enfermer l’autre dans ce que nous savons de lui. « Je sais ce que tu vas dire » est une sentence sans appel qui tombe souvent en couple, en famille ou entre amis… En s’étonnant du manque de fois de ses compatriotes, Jésus ne les condamne pas, il les invite à transformer leur regard sur lui.

On retrouve le même changement de regard chez Paul qui va passer d’une projection d’un lui-même fort et invulnérable qu’il souhaite devenir à l’acceptation de l’homme blessé et meurtri qu’il est mais qui est tout de même appelé par Dieu pour être témoin de sa Bonne Nouvelle.

 

Et il y a un autre point commun, beaucoup plus évident. Jésus parcourait les villages des environs en enseignant. Paul n’a pas interrompu ses voyages et sa mission. L’échec constaté de la prière n’a pas été un coup d’arrêt, ni pour Jésus, ni pour Paul.

 

Frères et sœurs, c’est vrai parfois, la prière ne marche pas. Et c’est vrai que notre slogan ne peut pas être celui des marabouts « satisfaits ou remboursés ». C’est vrai que cette réalité parfois nous blesse. Mais que ce constat ne nous arrête pas, que cette prière qui ne marche pas, nous aide, au contraire à nous mettre en marche, qu’elle nous aide à changer de regard sur nous-même et sur Dieu. Et que nous reprenions notre parcours de foi et de vie

 

Amen

Tite et Paul, frères amis

1 Juillet 2012 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible

Prédication du dimanche 1er juillet 2012

Psaume 133

II Corinthiens I 23 à 13

II Corinthiens VII, 2 à 16

 

Paul sent la colère le submerger à nouveau alors que les paysages de Grèce lui rappellent Corinthe. En fait sa colère n’est jamais vraiment retombée depuis l’insulte qu’il a reçue comme une gifle de là-bas. La lettre cinglante avec laquelle il a riposté n’a rien véritablement arrangé. A la colère, se mêle maintenant le remords, la crainte de s’être mis toute la communauté de Corinthe à dos, la peur d’avoir été trop dur avec son adversaire, d’avoir été trop vif, une fois encore… Il sait pourtant bien qu’il devrait se méfier de sa plume et de son caractère.

Et ce bouillonnement intérieur l’accompagne dans ses voyages. Certes, il y a des moments d’apaisement, des temps où il peut se concentrer sur sa mission, sur l’annonce de Bonne Nouvelle, il y a de belles rencontres mais souvent, pendant les heures creuses, pendant les nuits, pendant les temps de marche et de navigation, la colère et la tristesse reviennent, l’empêchant de savourer les joies, rendant les déceptions plus amères ; une colère et une tristesse qui l’enferment dans lui-même, le plongeant dans la solitude même au cœur des communautés si généreuses de Macédoine…

Et puis, voilà que Tite arrive enfin. Tite, l’ami, le compagnon, Tite que Paul avait raté à Troas, et qui le retrouve finalement en Macédoine. La lumière éclatante de la journée s’est adoucie, le soir embaume encore de la chaleur du jours et de l’odeur des figues, un baiser fraternel, les retrouvailles à une terrasse autour d’un lait de chèvre ou d’un vin de Grèce, des olives peut-être, le chant des cigales et les nouvelles échangées, d’abord de l’un et de l’autre « comment vas-tu ? Comment s’est passé ton voyage» puis celle des amis  « As-tu croisé Silas ? Que devient Timothée ? As-tu des nouvelles  de Barnabas ? » et enfin celle des communautés. Oui, voilà Tite et tout s’apaise. La présence de l’ami suffit à elle seule à calmer les colères et les rancoeurs les plus vives. Et Paul se sent léger, il sent le pardon germer en son cœur, cette impression d’un nœud qui se dénoue, d’une blessure qui s’envole, d’une douleur qui s’évanouit…

Et quand Tite parle de Corinthe, c’est en porteur de bonnes nouvelles, les corinthiens ont donné raison à Paul, ils ont reconnu leurs erreurs, ils se sont désolidarisés de l’offenseur. Mais de toute façon, Paul avait déjà pardonné, il sait déjà quels seront les mots de sa prochaine lettre : « Je me réjouis d’avoir en toute choses, confiance en vous »

 

***

Il nous faudrait Pagnol pour tourner cette scène avec une musique de Georges Brassens…

***

Dans ces petits morceaux d’humanité qui transparaissent à travers la seconde lettre aux Corinthiens (Paul est finalement moins bavard sur sa vie que mon imagination qui vagabonde), je reçois un témoignage très profond, peut-être plus convaincant que les plus grands arguments théologiques.

Un récit d’édification nous aurait sans doute expliqué que Paul avait trouvé le réconfort et la force de pardonner dans la prière, dans la lecture des Ecritures, dans la médiation sur l’enseignement du Christ, ou, au moins, dans la communauté des frères. Il aurait insisté : « Quelle merveille, cette Eglise du Christ où l’on trouve tout repos et tout apaisement ». Mais Paul, ne se lance pas dans l’édification, il nous parle de sa vie, de sa réalité, il nous dit la blessure profonde que lui a infligé un frère de Corinthe, il nous fait sentir sa solitude au milieu des frères et sœurs de Troas, au milieu des communautés de Macédoine. Bref, il nous montre une Eglise pas toujours fraternelle. Une Eglise sans doute semblable à la notre, imparfaite, parfois conflictuelle… C’est toujours rassurant de savoir que l’Eglise a toujours été ainsi, pleine de scories et de défaut, et qu’elle s’est pourtant maintenue au cours des siècles. J’y vois un signe de la grâce de Dieu, bien plus que dans le récit d’une Eglise idéalisée…

Mais la solitude ressentie à Troas et en Macédoine m’interpelle plus encore que la blessure infligée à Corinthe : même fraternelle, accueillante, conviviale, une Eglise n’est pas un groupe d’amis. Si c’est le langage de la famille, de la fraternité que nous employons en Eglises, plus facilement que celui de l’amitié, c’est que, comme le chante Renaud « On choisit ses copains mais rarement sa famille ». L’Eglise n’est pas un cercle de gens que nous avons choisis, avec lesquels nous nous entendons bien. Et c’est une chance et une exigence car cela nous permet et nous pousse à être plus ouverts en tant que communauté : pour devenir ami, il faut du temps, il faut s’apprivoiser, dirait le renard de Saint Exupéry mais pour devenir membre d’une famille, il suffit de naître… Nous sommes appelés à regarder et accueillir ceux qui s’approchent de nous, non pas comme des amis potentiels (en se demandant si nous aurons des atomes crochus, des affinités, des points communs) mais simplement comme des enfants d’un même père.

 

Mais c’est aussi une faiblesse. Paul s’est senti seul à Troas et en Macédoine, il n’y a pas trouvé de consolation. Et ce n’est pas de la faute de ces Eglises, elles n’ont pas failli, elles n’ont pas démérités. Mais simplement, parfois, l’humain a besoin de plus que de la fraternité, il a besoin d’affinités, d’atomes crochus, de ce lien profond et difficilement explicable qu’est l’amitié (à propos de son amitié avec La Boetie, Montaigne écrivait « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »). Tite va donner à Paul un réconfort, un soulagement que les frères et sœurs de Troas et de Macédoine n’ont pas su lui apporter, parce qu’en plus d’être un frère pour Paul, Tite est l’ami de Paul. Mais il est très important de bien comprendre qu’il n’y a là aucune critique, aucun reproche contre les communautés de Troas et de Macédoine. L’Eglise n’est pas appelée à pourvoir à tous les besoins de l’humain. On peut-être tout à fait à sa place dans une Eglise sans y avoir d’amis… Bien sur cela ne signifie pas qu’on ne puisse pas vivre l’amitié dans l’Eglise, dans une communauté locale, simplement, cela n’est pas obligatoire. L’amitié et la fraternité sont deux choses distinctes.

 

Lorsque nous disons que l’Eglise n’est pas un cercle d’ami, cela ne signifie pas qu’il faille dénigrer l’amitié ou la rejeter, bien au contraire ! C’est pour cela que je trouve très beau qu’au détour d’un enseignement aux corinthiens, Paul laisse comme échapper ce morceau de vie. Il nous montre ainsi que si Dieu nous donne des frères et des sœurs, il nous donne aussi des amis.

Oui, Dieu nous donne l’amitié, comme un baume sur nos blessures, comme une oasis sur notre route, comme un repas où reprendre des forces. Il nous donne l’amitié comme un temps de joie et de partage. Il nous donne l’amitié comme une nouvelle occasion de lui rendre grâce.

 

Aussi, vous qui êtes frères et sœurs, ne négligez pas vos amis, ne dédaignez pas ces temps d’amitié. Que vos amis partagent votre foi, qu’ils prient différemment, remerciez Dieu qui les a mis sur votre route. Puisez dans votre amitié, les forces du pardon et de l’amour du prochain et surtout, vivez votre amitié comme une célébration du Dieu de la vie.

Amen

 

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