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De l'amour, une nécessaire digression

31 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible, #Corinthiens, #Amour, #Agape

De l'amour, une nécessaire digression

Prédication du dimanche 31 janvier 2016

Jérémie 1, 4-19

Luc 4, 21 à 30

I corinthiens 12 31 à 13, 13

Qui a déjà entendu ce texte ? Qui l’a entendu lors d’un mariage…

L’hymne à l’amour de Paul est un des textes bibliques les plus connus. C’est peut-être aussi l’un des plus mal compris, l’un des plus souvent cités à mauvais escient. Et parmi ces mauvais escients, justement le fait d’en avoir fait un texte de mariage….

Bien sûr qu’entre des mariés, il faut espérer qu’il y ait de cet amour dont parle Paul et que le grec appelle agape. Mais l’amour qui unit des mariés doit aussi être exclusif ce que l’agape, précisément ne doit pas être… bref, réserver l’agape à celui, à celle que nous aimons, c’est un peu trop se faciliter la tâche…

La tâche… et voilà que je trébuche sur le deuxième écueil. On a souvent tendance à recevoir cet hymne à l’amour comme une définition, un mode d’emploi de l’amour. J’ai même entendu : si vous n’aimez pas comme cela, vous n’aimez pas vraiment…

Et en associant cela au mariage, on tient peut-être la raison de la montée du taux de divorce : dire aux mariés que si leur vie de couple n’est pas conforme à l’hymne à l’amour, c’est qu’ils ne s’aiment pas vraiment…

Alors qu’est-ce que c’est que cet hymne à l’amour ? Tout d’abord, c’est une digression. Paul s’adresse à une communauté qui est traversée par des tensions et des divisions de différents ordres. Et parmi les causes de ces tensions : les dons spirituels…

Alors, on est souvent un peu frileux dans les Eglises protestantes traditionnelles pour parler des dons de l’Esprit. Nous préférons insister sur les formations, (sans doute pensons-nous, comme Brassens, que sans technique un don n’est rien qu’une sale manie). Mais nous n’oublions pas que sans le don de l’Esprit, la technique, la formation n’est que lettre morte…

Quoiqu’il en soit, dans toute Eglise, dans toute communauté chrétienne, les dons de l’Esprit mélangés à notre pâte humaine, sont source de tensions, voire de division… En effet, nous voulons hiérarchiser entre celles et ceux qui sont plus ou moins doués voire entre les dons eux-mêmes.

C’est dans toutes les Eglises et c’est bien pour cela que la leçon de Paul aux Corinthiens, l’image de la diversité des membres d’un même corps, fait partie des textes que nous connaissons, parce qu’elle nous atteint tous.

Paul rappelle aux corinthiens que celles et ceux qui confessent la seigneurie de Jésus Christ sont tous animés par le même Esprit Saint, il leur rappelle qu’ils sont comme les membres divers d’un seul et même corps dont la tête est Jésus, le Christ. Il leur explique que chaque membre, y a sa place et sa fonction… Mais il va ensuite établir sa propre hiérarchie entre les dons de l’Esprit, une hiérarchie qu’il va argumenter.

Et c’est au milieu de cette argumentation que s’ouvre la parenthèse de l’hymne à l’amour. Vous avez peut-être été surpris par ma traduction de son introduction « Jalousez les dons les meilleurs. Et pendant ce temps je vous montre le chemin par excellence » Elle est tout à fait discutable. Les traductions classiques sont tout à fait juste qui préfèrent employer des termes plus positifs « ayez pour ambition », « désirez ardemment » et ma préférée « aspirez » (en effet, aspirer aux dons du souffle, fait tout à fait sens). Mais je voulais insister sur le fait que le même verbe zhlow se retrouve lorsque Paul nous dit que l’amour « ne jalouse pas » ou « n’envie pas ». Je voulais aussi insister sur le fait que l’amour n’est pas à proprement parler un don spirituel. Il nous est donné certes, mais il ne tient pas la même place que la guérison, le parler en langue, la prédication ou la prophétie. L’amour, c’est le chemin que Dieu offre à nos pas.

Voici donc, comment je comprends le mouvement du texte : en bon pasteur, Paul a rappelé aux corinthiens que les dons venaient tous du même Esprit, qu’ils étaient tous important pour le corps et voilà, qu’il se surprend ( à rentrer dans le débat de « qu’est ce qui est le plus important » à foncer dans la discussion même qu’il voulait apaiser. Alors il se reprend, peut-être avec un peu d’humour : (oui, j’ai assez de sympathie pour Paul pour le croire capable d’un brin d’ironie autocritique, peut-être aussi que je m’identifie un peu à lui). Bref, je me demande si Paul ne nous dit pas « bon, on rivalise pour les dons les meilleurs mais n’oublions pas le chemin extraordinaire qui s’ouvre à nous » « si je n’ai pas l’amour, je ne suis que cymbale qui résonne ». Et c’est l’hymne à l’amour qui commence… Mais, le plus fort c’est que Paul va ensuite reprendre son argumentation sur la hiérarchie des dons. Je trouve cela intéressant pour nous parce que dans nos discussions d’Eglise, nous avons parfois tendance soit à oublier l’amour pendant nos débats soit à l’évoquer pour refuser le débat. C’est plus facile que de laisser l’amour conduire nos débats, que d’écouter, par amour, ce que l’autre a à dire, que de lui dire, par amour, ce que nous avons, nous, à lui dire. Oui, dire à l’autre qu’on n’est pas d’accord, c’est aussi une marque d’amour et de confiance...

Eh bien, tout en rappelant l’importance de l’amour, sa nécessité absolue, Paul ne renonce pas à dire ce qu’il a à dire aux corinthiens, il ne renonce pas à la réflexion, au raisonnement, à l’argumentation. Seulement, il reconnait que si, dans son argumentaire, dans sa science, il perd l’amour, il n’est plus rien et que son raisonnement ne vaut plus rien, même si ses arguments sont justes, même s’il a raison…

En quoi l’amour est-il plus grand ?

L’explication de Paul concerne d’abord la fin des temps : lorsque le Règne de Dieu sera pleinement manifeste, il n’y aura plus d’espérance (puisque ce que l’on espère sera accompli), plus de foi (puisque la foi est la ferme assurance des choses que l’on ne voit pas et que, justement nous verrons), on n’aura plus besoin de prophétie, d’hommes et de femmes qui parlent de la part de Dieu puisque notre relation à Dieu sera directe. En revanche, l’amour restera, il n’y aura même plus que ça.

Mais je crois qu’il y a une autre réponse sous entendue par Paul. Nous n’avons pas tous reçu les mêmes dons et nous les avons pas tous reçus de la même manière. Or dans nos dons, nous sommes toujours centré sur nous-même : c’est « moi (ou nous) » qui prêche, c’est moi qui prie, c’est moi qui enseigne, c’est moi qui sert, c’est moi ou plutôt c’est par moi que Dieu guérit ou délivre. C’est bien ce que dit Paul : sans l’amour, tout est partiel, incomplet, sans l’amour je vois comme à travers un miroir, c’est-à-dire que c’est bien moi que je vois d’abord. Mais avec l’amour, je vois, face à face. Dans l’amour, le centre devient l’autre, le centre, c’est celui ou celle que j’aime.. Ainsi, l’amour est plus grand puisqu’il parvient à me libérer de moi-même, ce que les autres dons spirituels ne parviennent pas à faire.

L’amour nous libère, l’amour nous décentre, l’amour est le plus grand, mais aimons-nous vraiment ? Est-ce que dans nos relations avec nos conjoints, nos enfants, nos amis, nos frères et sœurs en Christ, nous supportons tout, croyons tout, excusons tout, bannissons tout orgueil et toute bassesse ?

Non, bien sûr. Mais cela ne signifie pas que nous n’aimons pas… Cela veut juste dire que dans nos relations avec ceux que nous aimons, nous ne sommes pas toujours conduits par amour. Mais l’amour est bien là, semé en nous par l’Esprit de Dieu. Nous en voyons, et même nous en vivons, la trace à chaque fois que dans nos relations aux autres, nous supportons, nous excusons, nous croyons. Et, si nous y regardons bien, si nous ouvrons les yeux sur ce chemin sur lequel il nous est donné d’avancer, nous voyons bien que ces marques de la puissance de l’amour dans nos vies et en nous-mêmes sont plus nombreuses que nous le croyons.

Alors, frères et sœurs, que dire ? Peut-être tout simplement reprendre l’exhortation de Paul : Recherchez l’amour, recherchez cette puissance que l’Esprit de Dieu sème en vos cœurs, recherchez ce chemin de vie que Dieu ouvre sous nos pas. Recherchez l’amour et dans cet amour, exercez vos dons.

Amen

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Tomber la veste

29 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George

Tomber la veste

Prédication du dimanche 24 janvier 2016

Marc 10, 46 à 52

Je suis Bartimée, ce manteau, c’est mon manteau d’aveugle, c’est celui dans lequel on m’enveloppe avant de me laisser là, au bord de la ville. Pas trop loin du chemin, pour que les gens puisse me voir et me faire l’aumône…Pas trop près non plus, pour que je ne dérange pas…

Ce manteau, c’est mon manteau d’aveugle, celui dans lequel on m’a enfermé, parce que, puisque je suis aveugle, c’est forcément que je suis suspect, c’est forcément que j’ai offensé Dieu ou bien que ce sont mes parents qui sont fautifs.

Je suis Bartimée, ce manteau, c’est le mien…Mais finalement, ça pourrait être de tout ceux qu’on met à l’écart. Ça pourrait être le manteau de celui qu’on choisit en dernier dans une équipe et qu’on laisse le plus possible sur le banc de touche parce qu’il est nul en sport.

Ce pourrait être le manteau du dernier de la classe, qu’on n’écoute pas parce que de toute façon, il n’écoute rien, qu’il est bête et qu’il ne pense qu’à se faire remarquer.

Ce pourrait être le manteau de celui ou celle qui est trop vieux ou trop étranger ou trop différent pour être accepté par la foule. Ce manteau, c’est celui qu’on jette sur les épaules d’une femme ou d’un homme pour l’enfermer dans un rôle, pour le tenir à l’écart…

Et ceux qui portent ce manteau n’ont pas toujours la chance, comme Bartimée, de savoir vers qui crier…

On a enfermé Bartimée mais finalement, la foule qui le rejette n’est-elle pas aussi drapée dans un manteau, un manteau de certitudes, un manteau de peur, un manteau d’ignorance, un manteau d’intolérance… Un manteau que je porte aussi, parfois quand je tiens à l’écart ceux qui me font peur ceux qui sont trop différents, ceux que je juge inintéressants ou inférieurs à moi.

Et ce manteau de préjugé, ne l’a-t-on pas également jeté sur nos épaules ? On a enseigné à la foule que sûrement la cécité était un châtiment de Dieu, on nous enseigne à faire le tri entre les productifs et les assistés, on nous apprend à avoir peur de ceux qui sont différents…

La foule, tout comme Bartimée, est couverte d’un manteau de cécité et de surdité…

Or, Jésus va entendre Bartimée, et en l’appelant, il va lui permettre de se libérer de son manteau. Mais ce n’est pas le premier miracle de ce récit.

En effet, avant de parler à Bartimee, Jésus va parler à la foule… Et il ne va lui faire de reproche sur son comportement, il ne va pas lui faire la leçon, lui dire « laissez le parler »… Non, il va juste leur dire « appelez-le ».

Et la foule ne va pas contester, elle va immédiatement changer d’attitude. Ainsi, cet « Appelez-le » est, dans la bouche de Jésus, une parole de guérison au même titre que « Lève-toi et marche » ou « Sois pur ». Par cette parole, Jésus révèle à la foule de quels gestes d’amour et de soutien, elle est capable. Par cette parole, Jésus libère la foule de son manteau de préjugés et de rejets.

Bartimée avait crié vers Jésus, et par une parole, il a pu bondir vers lui en rejetant le manteau dont on l’avait recouvert. La foule n’avait rien demandé, mais elle a aussi reçu une parole libératrice… Et juste après l’épisode de Bartimée, c’est l’entrée de Jésus dans Jérusalem. Rappelez-vous du geste d’accueil de la foule : ils jetaient leurs manteaux sur le chemin…

Et nous, frères et sœurs, de quels manteaux avons-nous besoin d’être libérés ? De quels gestes d’amour avons-nous besoin d’être rendus capables ?

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Charlie, Dieu, Aylan, Daniel et la distance

22 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George Publié dans #Humeurs, #Charlie-Hebdo, #Arrêt sur Image

Dans mes cercles d’amis, le dessin de Charlie sur Aylan choque beaucoup plus que la une sur Dieu. Je suis très fier de mon cercle d’amis : je pense que Dieu est moins facile à blesser que les réfugiés… Pourtant, quand on commence à m’expliquer qu’il faut bien comprendre que le dessin sur « Aylan, tripoteur de fesses en Allemagne », ce n’est pas l’opinion du dessinateur mais qu’il se moque du « gros beauf raciste immonde » qui penserait cela, je ne parviens pas toujours à faire taire en moi la petite voix sarcastique qui se demande si la couv’ sur l’assassin court toujours représente l’opinion du dessinateur ou s’il se moque du gros beauf athée débile qui met tous les croyants dans le même sac…

Et puis je tombe sur cette lettre à Riss de Daniel Schneidermann (lettre que vous ne pourrez pas lire si vous n’êtes pas abonnés à Arrêt sur Image, mais aussi qu’attendez-vous ? (publicité absolument gratuite). Daniel Schneiderman y rappelle que, somme toute, ce dessin n’est pas différent de ceux qu’on trouvait dans le Charlie de l’époque Cavanna-Reiser-Choron (je confirme qu’effectivement c’était bien ce que je lisais dans ceux que je piquais en douce à mon père) et puis il se pose la question de la distance entre le dessinateur et le narrateur.

Et en le lisant, je me dis que c’est peut-être bien là la vraie marque de l’esprit Charlie, toutes époques confondues, l’absence ou plutôt le refus de la distance (et pas seulement entre dessinateur et narrateur), de la distanciation et donc de l’auto-censure : « j’écris et je dessine ce que je veux, et je me fous des réactions et des récupérations que l’on en fera ». En effet, si j’essaye de rester conscient de la distance entre ce que je pense et ce que j’exprime, c’est bien par rapport à l’autre, par peur que mes propos soient mal compris ou instrumentalisés… Et c’est précisément cette distance que Charlie refuse, laissant au lecteur la totale responsabilité de ce qu’il lit et comprend…

Or, cette absence de distance était sans doute salutaire dans les années 70, très policées et politisées. Mais aujourd’hui ? L’absence de distance, n’est-ce pas aussi la marque de Cyril Hanouna (là je devrais faire attention, je ne le connais que par Didier Porte), des réseaux sociaux ? L’absence de distance est-elle encore une oasis de liberté et de subversion ? Bref, Charlie est-il encore un trublion ou bien juste une expression parmi d’autres de notre culture de l’immédiateté ?

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Marthe et Marie

20 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George Publié dans #Bible, #Café Biblique, #accusation

Marthe et Marie

Café Biblique sur Marthe et Marie : les remarques fusent « On représente toujours Marthe en train de servir à table mais rien ne dit qu’ils soient en train de manger », « finalement c’est un texte très féministe puisqu’il célèbre l’attitude d’une femme qui n’occupe pas la place qui lui était dévolue par la société de son époque », « tout comme Caïn, Marthe ne parvient pas à parler à Marie », "Jésus néglige-t-il le service du quotidien ? Mais alors que penser de la parabole du bon samaritain ? Ou de la multiplication des pains ?"… De ces remarques naissent différentes pistes de lecture de ces 6 versets, j’en retiens une à titre d'exemple

Si nous avons l’impression que Jésus rabroue Marthe, c’est sans doute que nous nous identifions à elle et que nous voyons bien que Jésus ne répond pas à sa demande.

Mais quelle est la demande de Marthe ? Marthe ne dit pas : “regarde ce que je fais pour toi”, ni “Je suis fatiguée, je voudrais moi aussi m’asseoir et écouter…” Elle dit “Fais des reproches à ma soeur, blâme la pour son attitude…”

Ne serait-ce pas à cette demande de condamnation de l’autre que Jésus refuse de faire droit, tout comme il refuse de se faire l’arbitre des querelles d’héritage ? Et nous-mêmes, chrétiens, n’avons nous pas souvent tendance à invoquer Jésus comme accusateur de l’autre ?

Au delà de la question de la répartition des tâches, au delà même des questions d’écoute et d’action, l’épisode de Marthe et Marie nous renvoie à notre manière de dire nos souffrances en accusant l’autre

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Le Verbe

13 Janvier 2016 , Rédigé par Eric George et Chantal Crétaz Publié dans #Bible, #Jean, #Verbe, #Témoignage, #Jean le Baptiste

Le Verbe

Prédication à deux voix sur Jean 1, 1 à 18

Après la lecture d’un tel texte, on aurait envie de ne rien dire, de l’écouter se distiller en soi, tant la beauté, la profondeur poétique le tiennent à distance. C’est un texte d’une grande simplicité par sa forme d’expressions emboîtées ou qui se répondent comme le rythme d’un poème, d’un chant dans lequel une géographie cosmique porte la voix de Dieu vers le cœur de l’homme, vers le monde ; une hymne qui emmêle le temps que la chronologie veut rationaliser. C’est un texte d’une difficulté certaine parce qu’ill nous est connu pour ne pas dire familier (les catholiques plus âgés et ceux qui le furent l’ont entendu à la fin de chaque messe jusqu’à la fin des années 60) ; difficile aussi parce que l’on pourrait ne rester qu’à la surface poétique de l’écoute, se satisfaire des émotions qu’il provoque, et en être heureux.

Il faut pourtant tenter une parole car ces 18 versets, que nos bibles appellent « Prologue », constituent un concentré de ce qui va suivre, l’Evangile de Jean, la révélation de l’identité de Jésus-Christ, cette Bonne Nouvelle à annoncer à tout homme. Et si nous lisons ce texte dans la liturgie, c’est qu’il nous convoque à la rencontre du Christ. Nous n’en ferons pas le tour maintenant, peut-être jamais ; toutefois nous pouvons défricher quelques champs que vous saurez ensemencer et moissonner.

« Au commencement » ! Cela commence bien, si je puis dire ! Immédiatement, nous voilà plongés dans la fresque de la création du monde et non dans la Palestine du 1er siècle, à l’époque romaine avec son César Auguste et son histoire de recensement, comme le font des récits d’autres évangiles.

« Au commencement », nous sommes aux 1ers mots du 1er verset de la Genèse.. … Vous connaissez tous la suite de ce verset ! Sauf que Jean ne raconte pas la création du ciel et de la terre. Ou plutôt si ! Il raconte bien la geste de Dieu créateur mais il ne s’agit pas d’une redite, d’une paraphrase, ni d’un conte arrangé pour mieux dire aux enfants. Par petites touches successives de mots différents ou au contraire de mots identiques qui résonnent en nous avec la Genèse, il nous entraîne dans une fresque plus large, compressant les temps historiques ou plutôt les abrégeant, pour mieux révéler qui nous intéresse ici.

« Au commencement était le Verbe », c’est quoi le Verbe ?

EN grec, il s’agit du logos, qui se traduit par parole ; mais la banalisation de ce mot dans notre langue empêche d’entendre toute la dimension de son contenu. Le Verbe à la fois indique l’acte de parler et l’action sous-tendue, le devenir.

Ce 1er verset est troublant. En 4 expressions, qui toutes expriment l’être, disent la relation à Dieu de ce mot Verbe. Vers D, Dieu, vers Dieu. Avec un petit résumé des 3 premières avec le v 2 : « il était au commencement vers Dieu ». Il faut avouer que ce n’est pas très clair ; et comme je connais la suite je peux même dire qu’on manque de lumière. Toutefois, on peut noter qu’un commencement n’est pas l’origine. L’origine des commencements, du commencement est cachée. On note aussi que le verbe existe en lien fort à Dieu tout en restant distinct, l’un et l’autre ne se confondent pas. L’évangéliste procède par révélation successives pour répondre à cette question qu’est-ce que le verbe ?

Avec le verset suivant, la question devient plutôt qui est le verbe ? Et il est tentant de répondre qu’il s’agit du créateur dans son œuvre de création.

Tout fut par lui

Et sans lui rien ne fut

de ce qui est advenu.

Car dans la Genèse, c’est en effet la parole de Dieu, le verbe qui crée. Par sa Parole, Dieu fait advenir ce qu’il crée. Avec cette notion « d’advenir » si forte dans la genèse c’est tout le déploiement, le développement de ce qui est créé qui arrive à nos yeux et oreilles.

Ceci ne devrait pas nous surprendre, car tout ceci a été possible car procède de la vie indissolublement présente dans le verbe qui est Dieu. On a l’impression de voir une poupée russe présenter ses emboîtements.

Avec la vie, entre en scène l’humanité ! Pas de n’importe qu’elle manière. Pas comme dans la Genèse !

Et la vie était la lumière des hommes. Voici la lumière qui permet la vie dans la création justement ! La vie n’est guère possible sans lumière. Dire que la vie est lumière des hommes introduit un peu plus que les notions concrètes. Quand on revient au texte de la Genèse, on lit que la lumière advient sous l’effet de la parole de Dieu. Dieu dit que la lumière soit et la lumière fut ! Dans ce récit, c’est même la première parole de Dieu et elle précède la lumière. C’est même la seule œuvre de Dieu qui n’a pas autre chose à faire que d’être ! le firmament sépare les eaux, la terre produira, les luminaires président au jour et à la nuit et servent de calendrier etc… La lumière n’a qu’à être, Et Dieu la trouve Bonne ! « que bonne » dit même l’hébreu !

La vie était la lumière des hommes

Je reste un instant sur cette lumière parce que Jésus dira de lui-même dans ce même évangile qu’il est la lumière du monde « Tant que je reste dans le monde je suis la lumière du monde » (Jn 9,5)

La lumière, comme nous l’avons entendu également dans le psaume 19, est silencieuse. La 1ére œuvre de la parole de Dieu n’a pas de voix ou ne fait pas de bruit. Elle est aussi impalpable et n’est pas à proprement parler une matière.

La lumière on peut ne pas la voir tant que l’on n’est pas dans l’obscur.

Et la lumière dans les ténèbres brille,

Et les ténèbres ne l’ont pas saisie.

On passe d’un sens concret à une dimension spirituelle.

Les ténèbres n’ont pas pu la réduire à leur pouvoir de mort et l’autre sens du mot saisir en langue française, « comprendre », existe aussi en grec. Les ténèbres n’ont ni compris, ni pu détruire la lumière.

Il y a un parallèle avec la mention du verset 11 « Il est venu chez soi et les siens ne l’ont pas accueilli » « Les siens » n’ont pas vu la lumière à recevoir !

On pense à la rencontre de Jésus et de Nicodème dans le 3e chapitre : « La lumière est venue dans le monde et les hommes ont aimé les ténèbres plus que la lumière » (Jn 3, 19)

Si je relis que « la vie est la lumière des hommes » je peux entendre que la mort est la ténèbre des hommes. A cette étape du texte, il semble que le lecteur a quitté définitivement le cosmos pour naître à une autre expérience celle d’un combat : différencier la lumière des ténèbres ? Qui le guiderait pour reconnaître la lumière ?

ERIC

Voilà que dans cette aventure cosmique, un homme apparaît, un nom connu des lecteurs de la Evangile, une figure historique célèbre : Jean, dit le Baptiste.

Et avec cette apparition de Jean, le lecteur découvre que tout ça ne se passe pas dans il y a très longtemps, dans une galaxie très très lointaine. Il n’est plus ici question seulement de l’origine ou du temps mythique du début de l’humanité. Ce verbe créateur, cette lutte entre les ténèbres et la lumière, c’est bien dans notre histoire, dans notre quotidien que cela se produit ! Nous avons tellement l’habitude de renvoyer Dieu aux extrémités premières et dernières, à l’aube des temps ou au commencement de notre ère que nous oublions que l’un des aspects de l’incarnation, c’est que Dieu se rend présent dans notre temps.

Mais Jean le Baptiste n’est pas qu’un repère historique, c’est aussi un témoin. C’est une règle dans l’Israël du premier siècle et ce devrait peut être une règle universelle : nul ne témoigne de lui-même, en tout cas, pas de manière probante. Ainsi, non seulement le verbe, qui est Dieu, entre-t-il dans notre histoire mais il se plie à nos usages, il nous rejoint dans nos convenances. Dieu ne rayonne pas de lui-même, il suscite des témoins, je dirais : l’épiphanie, le rayonnement, se fait au risque du témoignage.

Oui, c’est un risque, même lorsque le témoin est Jean le Baptiste. « Ce n’est pas lui qui était la lumière » Cette précision de l’évangéliste nous renvoie bien sûr au conflit entre les premiers chrétiens et les disciples de Jean le Baptiste. Ceux-ci faisaient sûrement remarquer aux premiers chrétiens que Jean avait baptisé Jésus et non pas le contraire. Mais au-delà de cette querelle historique, nous sommes bien mis devant le risque de confusion entre le témoin et ce dont il témoigne.

Avec Jean le Baptiste, le témoin détourne vers lui le respect dû à celui qu’il annonce. Inversement, aujourd’hui, nous ne comptons plus les cas où la faiblesse des croyants (leur violence, leurs jugements, leur hypocrisie) fait de leur témoignage un contre-témoignage. Enfin, comment ne pas évoquer notre tentation constante en tant que chrétiens et en tant qu’Églises de finalement témoigner de nous-même, de vouloir montrer au monde comme c’est moral ou comme c’est cool ou comme c’est riche d’être chrétien (ou catholique ou parpaillot ) au lieu de témoigner de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.

Avec ce risque du témoignage, nous sommes bien confrontés à ce mystère que Jean évoque sans le résoudre : « les siens ne l’ont pas accueilli »

L’énigme des ténèbres, du non de l’homme au verbe de vie, l’énigme du mal n’est pas résolue. En revanche, le prologue de Jean annonce clairement que ce mal est vaincu.

Tout d’abord, malgré tous les dangers du témoignage, malgré les incompréhensions, Jean rend témoignage à la lumière. Et cette vraie lumière, ce Verbe vient engendrer des humains nouveaux, des enfants de Dieu. Même si nos incompréhensibles ténèbres nous empêchent d’accueillir la lumière, le Verbe nous fait naître de nouveau, il nous engendre enfants de Dieu. Cette nouvelle naissance ne dépend pas de nos qualités propres, ni de notre bon vouloir, elle n’est pas notre victoire sur les ténèbres. Notre nouvelle naissance, c’est la victoire du verbe de vie sur les forces de la mort. Et ce n’est pas pour rien si son témoin s’appelle Jean, c’est-à-dire « Grâce »

Comment le verbe remporte-t-il cette victoire ? En venant habiter parmi nous, en plantant sa Tente parmi nous, en entrant dans notre histoire humaine, en se pliant à nos conventions, bref, en se faisant chair. La grande gloire du Verbe créateur c’est de s’être fait chair, c’est de nous faire siens en devenant l’un des nôtres.

Chantal.

Ici, la chair est à entendre comme l’être vivant, l’homme tout entier avec sa fragilité et sa faiblesse. (cf is 40,5-7 l’homme c’est de l’herbe qui sèche mais la parole de dieu subsistera à jamais). Dans les lettres de Paul le mot prend un autre sens ; pour lui la chair est pesante et s’oppose à l’esprit.

« Le Verbe fut chair » : l’usage du passé simple en français indique ce temps choisi en grec par l’évangéliste pour dire un surgissement. Le verbe s’incarne en un être vivant. Cela contraste avec la répétition du verbe être à l’imparfait 1er verset ; 4 fois « le Verbe était » avec cette notion de durée.

Et il a planté sa tente parmi nous. Ce verset est traduit souvent dans les bibles par l’expression « et il a demeuré parmi nous » C’est le sens mais, bien entendu, dans l’original il s’agit bien de planter sa tente. Je ne sais pas si les traducteurs ont eu peur que les lecteurs voient un camping sauvage, ou organisé en bord de plage pour des estivants peu argentés ou aimant vivre près de la nature ? Peut-être ! Mais c’est dommage car cette expression nous renvoie encore à l’histoire immémoriale d’Israël.

Pour le peuple, dans le désert de l’Exode, la tente est la demeure fragile et non pérenne qui est le lieu de la présence de Dieu, quand il pérégrinait avec son peuple, au milieu du peuple, Dieu avec lui. C’était le lieu aussi de la rencontre avec lui. On l’appelait d’ailleurs « la tente de la rencontre ».

Evoquer cette tente plantée, dressée, tenue, c’est rappeler le temps où non seulement Dieu était présent dans son peuple, mais encore c’est rappeler que le peuple lui faisait place au milieu de lui et l’y honorait dans sa gloire. Les siens l’accueillaient, alors.

Cette période de l’histoire d’Israël est évidemment idéalisée, déjà dans l’AT, pendant l’exil à Babylone mais également pendant la période de l’écriture de l’Evangile de Jean. Elle continue d’être rappelée lors des fêtes juives de Soukkhot, la fête des Tentes. C’est dire la puissance de cette image

Le temple de Jérusalem a remplacé la tente ; Cet unique sanctuaire fut le lieu de l’unité du peuple, de sa fidélité contre les idoles et celui du rassemblement pour les grandes fêtes de pèlerinages. Il finit par devenir aussi symbole du dévoiement de la foi, et du clergé. Il y a une tension vive entre la tente et le temple. L’évangéliste affirmera que le vrai et unique temple de DIEU parmi les hommes, c’est Jésus lui-même.

Nous avons contemplé sa gloire,

Alors que le Verbe était présent dans le monde sans être vu ni reconnu (v 10 et 11) voilà qu’ici la gloire de sa présence se manifeste devant des témoins qui l’ont reconnue.

Gloire qui lui vient du Père comme unique-engendré

Plein de grâce et de vérité.

La gloire, c’est l’attribut par excellence de Dieu. Ici, elle surgit dans une filiation filiation, le Verbe a un Père, il est engendré comme l’humanité et il est même l’unique engendré, le fils unique qui a part à cette gloire.

C’est quoi la gloire ? Qu’ont-ils contemplé ? Qui sont c’est « nous » qui débarquent dans le texte soudain ? Les témoins. Il y a des témoins de cette gloire ! la contemplation va par la gloire à l’unique engendré qui présente aussi les attributs de Dieu : plénitude, grâce, vérité ! Trois gros mots.

Nous apprenons ainsi en un seul verset que le verbe est cet unique engendré, en qui les témoins reconnaissent tous les attributs de Dieu, nommé Père.

L’interprète, soit l’exégète.

Cet unique-engendré par Dieu, ne vient-il pas nous manifester qui est Dieu, dans sa totale altérité. ? « Nul ne l’a vu, jamais » Ne vient-il pas nous dire que Dieu ne se réduit pas à « faire danser les mondes, les astres, les saisons » comme dit le cantique. L’évangéliste ne nous dit-il pas que Jésus, parce qu’il est Christ, est le seul homme par qui nous autres hommes, nous pouvons approcher Dieu sans jamais pouvoir l’enfermer dans nos mots, nos images, nos conceptions, nos prédications et autres exégèses, ni même dans la beauté du monde, sa création que nous contemplons.

Dieu, le Tout Autre, éclate en sa gloire par Christ que nous appelons Seigneur, en ce partage du pain et du vin, mort et ressuscité pour nous ; nous autres qui sommes devenus témoins de cette gloire-là, si divinement humaine.

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