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Miettes de théologie

Troy Davis

28 Septembre 2011 , Rédigé par Eric George Publié dans #Humeurs

 

troy-davis.jpgTroy Davis est mort et son exécution me fait hésiter à poster cette note : je n'aime pas transformer un homme en étendard. On me pardonnera cependant de partager mon amertume. Voici ce que j'étais en train d'écrire ces jours-ci.

Je me demande combien de partisans de la peine de mort se mobilisent pour empêcher l'exécution de Troy Davis. Ils devraient être nombreux. Ils devraient se ruer en nombre aux manifestations de la dernière chance. En tout cas, si j'étais des leurs, c'est ce que je ferais. 
En effet, pour les opposants à la peine de mort, la culpabilité ou l'innocence de Davis ne change pas grand chose. Notre conviction profonde et qu'il est inutile et vain de tuer le coupable et que la peine de mort donne à la justice le goût nauséabond de la vengeance.L'exécution de Lawrence Brewer me révolte autant que celle de Troy Davis (N.B : je parle de leurs exécutions, pas de leurs condamnations)
Mais pour les partisans de la peine capitale, cette question de l'innocence ou de la culpabilité est cruciale. Bien sûr, je ne parle pas des excités pour qui l' échafaud est la solution à la surpopulation des prisons, mais bien des partisans raisonnés, de ceux qui estiment que lorsque le crime est barbare, lorsque la culpabilité ne fait aucun doute, alors la peine de mort est envisageable. Ceux là doivent se mobiliser en foules pour empêcher une exécution qui prouverait que même dans un pays libre, un homme peut être condamné à mort sans que sa culpabilité soit prouvée, pour des raisons politiques, pour montrer la fermeté et la détermination d'un gouverneur. Oui, j'imagine que face à cette menace, les partisans raisonnés de la peine de mort sont aux côtés des abolitionnistes, pour des raisons aussi bien humaines que politiques...

À présent Troy Davis est mort, et son visage apparaît sur tous mes réseaux. Alors qu'il aurait dû vivre, sans que je sache jamais qui il était... Troy Davis est mort et je ne sais pas si les partisans de la peine de mort verront là une babure ou se convaincront de sa culpabilité. Moi,  il me reste à prier pour sa famille, pour ceux qui se sont battus pour empêcher cette exécution afin qu'ils ne désespérent pas. Pour la famille de Mark McPhail également car cette exécution ne leur apportera pas la paix. Seul le Dieu d'amour et de pardon peut les faire sortir de l'enfer de l'amertume et du désir de vengeance.
Prier également, pour que l'être humain s'aperçoive un jour que la peine de mort n'est qu'une des expressions de la violence et qu'elle ne résoud rien.

Entre vous et Dieu

20 Septembre 2011 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théo en culture

sevigne.jpgJe vous aime et vous embrasse, et voudrais bien que mon cœur fut pour Dieu comme il est pour vous.
C'est ainsi que Madame de Sévigné salue sa fille, Madame de Grignan (lettre 50). Et cette formule me va droit au coeur. En effet, la famille et les amis tiennent une place immense dans ma vie, et se confondent souvent, je suis quelqu'un du clan, et d'un clan en expansion, plus que de la cellule), et ils sont nombreux ceux à qui j'aimerais dire : "je voudrais que mon cœur fut pour Dieu comme il est pour vous ".
Mais au-delà de la beauté de la phrase, ce qui me touche, c'est sa pertinence théologique. Madame de Sévigné prend très au sérieux l'avertissement de Jésus quant à la famille : Celui qui me préfère père ou mère n’est pas digne de moi, celui qui me préfère fils ou fille plus que moi n’est pas digne de moi (Mt X, 37)
Bien sûr que nos familles, nos clans, nos cercles quels qu'ils soient occupent souvent dans nos coeurs, dans nos pensées une place plus importante que celle que nous accordons à Dieu.
Mais si elle n'édulcore pas du tout cette réalité, sans émousser l'affirmation de Jésus, si elle ne cherche pas des justifications du type "mais quand j'aime les miens, c'est la volonté de Dieu que j'accomplis" (alors que la volonté de Dieu s'accomplit précisément quand j'aime au-delà de ceux que je reconnais pour mien), Madame de Sévigné ne tombe pas non plus dans la culpabilisation, ni dans le rejet des siens, sa phrase est bien une déclaration d'amour, d'un amour dont elle ne s'excuse pas, un amour qu'elle ne veut pas voir diminuer. Mais à cette déclaration se mêle un aveu : cet amour, cette importance, ce poids, je ne le donne pas à celui qui en est le plus digne. Et à cet aveu, se mêle une prière : "je voudrais". J'y vois nécessairement une prière car je ne crois pas que nous puisions l'amour en nous-mêmes, nous ne transformons pas notre cœur pour qu'il soit pour Dieu, c'est lui qui le saisit.
On me pardonnera de terminer cette note sur un message personnel : vous, famille proche et lointaine, vous mes amis, vous tous que j'appelle mon clan, sachez que j'aimerais avoir pour Dieu, cette tendresse, cette admiration, cette reconnaissance que j'ai pour vous.

Madame de Sévigné. Lettres. Gamard Flammarion

Face à la dette, Tywin Lannister et Paul de Tarse

15 Septembre 2011 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théo en culture

Tywin-copie-1.jpgUn Lannister paye toujours ses dettes. Telle est la devise de l'implacable Tywin Lannister, l'un des personnages les plus antipathiques (et ce n'est pas peu dire) de la saga du Trône de fer (si vous avez aimé Le Seigneur des Anneaux ou Les rois maudits, si vous n'êtes pas allergique à l'Heroïc Fantasy, ni aux romans fleuves, jetez vous dessus)

Et bien sûr, si la véracité de cette devise est un argument commercial ou diplomatique de poids, elle est aussi lourde de menaces. En effet, parmi les dettes que les Lannister payent toujours, la vengeance et la rancune occupent une place de choix.
Le langage biblique nous a entraîné à dire le pardon dans le langage de la dette. Être pardonné, c'est se voir remettre une dette. Pardonner c'est effacer une ardoise. Et nous prenons souvent ce pardon comme un acte de grand seigneur qui nous est demandé. Or, ce n'est pas facile de jouer les grands seigneur lorsqu'on se sent blessé, diminué, amoindri. Surtout que nous savons bien que le pardon que nous donnons avec condescendance n'a rien à voir avec le pardon auquel Jésus nous appelle, un pardon qui vient vraiment du coeur. (Mt XVIII, 35)
La devise des Lannister ouvre une autre perspective : tant que je ne pardonne pas (par refus ou par incapacité), je reste enferré dans une dette, dette de rancœur, de haine, de vengeance... Tant que je ne pardonne pas, je reste captif de qui m'a blessé.
Refuser de pardonner c'est rester captif d'une dette dont personne pourtant ne nous demande créance.
Pardonner c'est s'affranchir.
A Tywin Lannister répond Paul : "N'ayez aucune dette envers qui que ce soit, si ce n'est de vous aimer les uns les autres" (Romains XIII, 8). Un aspect fort de la liberté du chrétien. 
Une liberté que je me sens bien incapable de conquérir par mes propres moyens. Mais Dieu est libérateur et c'est lui qui peut m'affranchir de mes mes chaînes de rancune, qui peut me donner la liberté de pardonner.

Saint Paul. La fondation de l'universalisme

8 Septembre 2011 , Rédigé par Eric George Publié dans #Théolivres

 

book_cover_saint_paul._la_fondation_de_l_universalisme_9803.jpgQue veut Paul ? Sans doute extirper la Nouvelle (l'Évangile) de la stricte clôture où la laisserait qu'elle ne vaille que pour la communauté juive. Mais tout autant ne jamais la laisser déterminer par les généralités disponibles qu'elles soient étatiques ou idéologiques. La généralité étatique, c'est le juridisme romain et, en particulier, la citoyenneté romaine, ses conditions, et les droits qui s'y rattachent. Bien que lui-même citoyen romain et fier de l'être, Paul n'autorisera jamais qu'aucune des catégories du droit vienne identifier le sujet chrétien. Seront donc admis, sans restriction ni privilège, les esclaves, les femmes, les gens de toutes professions et de toutes les nationalités. Quant à la généralité idéologique, c'est évidemment le discours philosophique et moral grec. Paul organisera une distance résolue à ce discours, pour lui symétrique d'une vision conservatrice de la loi juive. En définitive, il s'agit bien de faire valoir une singularité universelle à la fois contre les abstractions établies (juridique alors, économique aujourd'hui), et contre la revendication communautaire ou particulariste. 
La démarche de Paul est la suivante : s'il y a eu un événement, et si la vérité consiste à le déclarer et ensuite à être fidèle à cette déclaration, il s'ensuit deux conséquences. D'abord la vérité étant événementielle, alors elle est singulière. Elle n'est ni structurale, ni axiomatique, ni légale. Aucune généralité disponible ne peut en rendre compte, ni structurer le sujet qui s'en réclame. Il ne saurait donc y avoir une loi de la vérité. Ensuite la vérité étant inscrite à partir d'une déclaration d'essence subjective, aucun sous-ensemble pré-constitué ne la supporte, rien de communautaire ou d'historiquement établi ne prête sa substance à son processus. La vérité est diagonale au regard de tous les sous-ensembles communautaires, elle ne s'autorise d'aucune identité, et elle n'en constitue aucune. Elle est offerte à tous, ou destinée à chacun, sans qu'une condition d'appartenance puisse limiter cette offrande ou cette destination.
A Badiou
Au delà de tout relativisme, un évènement absolu, une vérité qui ne se laisse saisir par aucune de nos catégories humaines, s'offre à chacun, c'est ce qu'Alain Badiou, athée découvre dans la pensée de Paul.
Saint Paul est un fascicule écrit dans la langue des philosophes (un langage que je trouve toujours bien plus abscons que celui de la théologie) et j'avoue ne pas bien comprendre comment Alain Badiou parvient à séparer le "geste inouï de Paul" de la vérité de l'évènement qui fonde ce geste : "Christ est ressuscité". J'avoue penser qu'il se leurre s'il pense que ce qu'il considère comme "une fable" est interchangeable avec une autre conviction. Je regrette enfin que comme beaucoup, il oppose ainsi la pensée de Paul à celle des Évangiles (par méconnaissance de ceux-ci). Pourtant malgré ces -gros- bémols, je suis estomaqué par la richesse et la pertinence de sa lecture de Paul.
En effet, Badiou me paraît  bien plus convainquant, lorsqu'il tord le cou à certains clichés (enti-judaïsme, anti-féminisme ou haine de la vie), lorsqu'il critique la récupération de Paul par les instances ecclésiales et surtout quand il explique la pensée de l'apôtre que lorsqu'il essaye de séparer celle-ci du message chrétien.
Sans doute vaut-il mieux être un peu familier des épîtres et du jargon philosophique mais ces cent pages valent vraiment le coup qu'on s'y lance et qu'on s'accroche un peu... Le meilleur livre de théologie par un athée que j'ai jamais lu (bon, je n'en ai pas lu beaucoup, mais celui ci m'a enthousiasmé)

A. Badiou :  Saint Paul. La fondation de l'universalisme. Puf